Camille ne répondit pas tout de suite.
Elle referma doucement son ordinateur et désigna la chaise en face d’elle.
— Assieds-toi. Et raconte-moi exactement ce que tu sais.
Chloé s’installa avec précaution. Ses mains tremblaient légèrement.
— Il y a trois mois, Julien m’a demandé de lui prêter quinze mille euros. Il m’a dit qu’il avait trouvé une occasion d’investissement, que l’argent serait bloqué seulement quelques semaines. Je venais de vendre mon appartement à Nantes, alors j’avais encore une partie du prix de vente sur mon compte.
Camille sentit son estomac se nouer.
— Tu lui as donné cet argent ?
Chloé baissa les yeux.
— Oui. Je lui ai fait un virement. Il m’a promis de me rembourser avant la naissance du bébé.
— Et il l’a fait ?
Elle secoua la tête.
— Chaque fois que je lui en parle, il me dit que la banque retarde le transfert. Maman m’a conseillé d’être patiente. Elle m’a même dit que je ne devais pas te parler de cet argent, parce que tu risquais de mal interpréter les choses.
Camille croisa les mains sur son bureau.
— Pourquoi as-tu accepté de venir vivre ici ?
Chloé releva les yeux. Ils étaient humides.
— Parce que je n’avais presque plus d’argent. Mon compagnon m’a quittée quand il a appris que j’étais enceinte. Je voulais louer un petit appartement, mais Julien m’a dit que ce serait stupide de dépenser mes dernières économies alors que tu avais une grande maison. Il m’a assuré que tu étais d’accord.
Elle inspira difficilement.
— Quand je suis arrivée, j’ai compris que tu n’étais au courant de rien. J’ai voulu repartir, mais maman m’a dit que je ne pouvais pas me retrouver à la rue à sept mois de grossesse. Et Julien m’a promis qu’il allait tout arranger.
Camille resta silencieuse.
Depuis des semaines, elle avait imaginé plusieurs scénarios. Elle avait envisagé que Chloé participe à la fraude, qu’elle serve de couverture ou qu’elle soit simplement une complice consentante.
Elle n’avait pas imaginé qu’elle pouvait être une autre victime.
— Chloé, je dois te poser une question difficile. Sais-tu pourquoi Julien a besoin de quatre cent vingt mille euros ?
La jeune femme pâlit.
— Quatre cent vingt mille ?
Camille comprit qu’elle n’en savait rien.
Elle hésita une seconde, puis lui expliqua l’existence du dossier hypothécaire, les documents volés et la signature imitée.
Chloé porta une main à sa bouche.
— Non… Ce n’est pas possible.
— J’ai une vidéo qui le montre en train de sortir des documents de mon bureau.
— Mais pourquoi ferait-il ça ?
Camille la regarda avec une tristesse froide.
— C’est précisément ce que j’essaie de comprendre.
Chloé se leva brusquement, puis dut se rasseoir, prise d’un vertige.
Camille lui apporta un verre d’eau.
— Respire. Nous n’allons pas régler tout cela en une soirée.
— Tu vas porter plainte contre lui ?
— Je vais protéger mes biens, signaler les faits à la banque et laisser les autorités faire leur travail. Pour le reste, je ne prendrai aucune décision sous le coup de la colère.
Chloé essuya ses joues.
— Je ne veux pas qu’il m’arrive quelque chose. Je ne veux pas que mon bébé grandisse au milieu de cette histoire.
— Alors, pour commencer, tu ne lui parleras pas de notre conversation. Et tu ne signeras aucun document qu’il te présentera sans l’avoir fait examiner par un professionnel indépendant.
Chloé acquiesça.
Avant de sortir, elle se retourna.
— Camille… je suis désolée pour la façon dont je suis arrivée ici. J’aurais dû te demander directement.
— Oui, tu aurais dû. Mais maintenant, nous savons au moins une chose : nous ne pouvons plus croire Julien sur parole.
Cette nuit-là, Camille dormit à peine.
Le lendemain, Claire organisa une réunion avec un notaire et un spécialiste des fraudes documentaires. Le dossier hypothécaire fut transmis au service conformité de la banque, qui suspendit toute opération dans l’attente de vérifications supplémentaires.
La signature attribuée à Camille ne suffisait pas à établir que le prêt avait été accepté par elle. L’établissement devait vérifier son consentement, l’origine des documents et les conditions de constitution de la garantie.
Mais le dossier contenait un élément plus inquiétant encore.
Une déclaration manuscrite indiquait que Camille avait personnellement rencontré un intermédiaire financier pour confirmer son accord.
Or, l’intermédiaire en question affirmait ne l’avoir jamais rencontrée.
La banque ouvrit donc une enquête interne et conserva les pièces nécessaires à une éventuelle procédure judiciaire.
Claire conseilla à Camille de ne pas tenter d’obtenir d’autres preuves par elle-même et de ne pas accéder aux comptes personnels de Julien. Les éléments déjà recueillis seraient remis aux personnes compétentes.
Camille suivit ses conseils.
Elle n’avait pas besoin de jouer les détectives. Elle avait besoin que les faits soient établis et que son patrimoine soit protégé.