Le classeur bleu
À 9 h 47, le lendemain matin, Julien se gara devant l’immeuble d’Élodie.
Il n’avait presque pas dormi.
Toute la nuit, il avait essayé de trouver une explication qui pourrait calmer sa femme. Il avait préparé plusieurs versions de son discours : le canapé était une aide ponctuelle, les courses étaient destinées à sa mère, les virements n’étaient que des prêts temporaires.
Mais il savait que ces mots ne suffiraient pas.
À 10 heures précises, il sonna.
Élodie ouvrit la porte. Elle portait un pull beige, ses cheveux étaient attachés et son visage ne trahissait aucune colère. C’était presque pire que s’il l’avait accueilli en criant.
Arthur et Louise étaient chez leur arrière-grand-père André pour le week-end.
Sur la table du salon, le classeur bleu était ouvert à côté d’un ordinateur portable, de plusieurs relevés bancaires et d’une calculatrice.
— Assieds-toi, dit-elle.
Julien resta debout.
— Élodie, je sais que j’ai mal agi hier soir. J’aurais dû t’appeler avant d’acheter le canapé. Mais tu sais comment est Chloé, elle traverse une période compliquée…
— Depuis combien de temps ?
— Quoi ?
— Depuis combien de temps aides-tu ta sœur avec notre argent ?
Il fronça les sourcils.
— Je l’aide de temps en temps. C’est ma sœur.
— Je ne t’ai pas demandé si tu l’aidais. Je t’ai demandé depuis combien de temps tu utilisais l’argent de notre foyer sans m’en parler.
Élodie fit glisser une feuille vers lui.
— Regarde la première page.
Julien baissa les yeux.
Un virement de 350 euros, effectué trois ans auparavant. Puis un autre de 600 euros. Ensuite, 1 200 euros. Des montants différents, des dates irrégulières, parfois deux transferts dans le même mois.
Le bénéficiaire était presque toujours le même : Chloé.
— Ce sont des aides ponctuelles, répéta-t-il.
— Julien, il y en a cent vingt-sept.
Il releva brusquement la tête.
— Tu as compté tous les virements ?
— J’ai passé une partie de la nuit à le faire.
Élodie tourna plusieurs pages.
— J’ai commencé par notre compte joint. Ensuite, j’ai comparé les relevés de notre compte d’épargne avec ceux du compte sur lequel tu reçois ton salaire. Tu te souviens de l’argent que nous avions mis de côté pour les travaux de la salle de bains ?
Il ne répondit pas.
— Il manque 4 800 euros. Tu m’avais dit que la banque avait modifié les conditions de notre livret.
— Je pensais pouvoir remettre l’argent.
— Et les 2 400 euros destinés aux soins dentaires d’Arthur ?
Julien passa une main sur son visage.
— J’ai eu quelques difficultés à gérer tout ça.
— Tu n’as pas eu de difficultés à gérer quoi que ce soit. Tu as choisi de ne pas me dire la vérité.
Elle posa un autre document devant lui.
— Sur trois ans, j’ai retrouvé 28 640 euros de virements directs vers Chloé, sans compter les achats réglés avec ta carte personnelle. Et je n’ai pas encore terminé de vérifier les espèces retirées.
Julien s’assit enfin.
Vingt-huit mille six cent quarante euros.
Il avait toujours pensé qu’Élodie ne remarquerait pas les petites sommes. Trois cents euros ici, cinq cents là. Il se disait qu’il rembourserait tout après la prochaine prime, le prochain contrat, le prochain mois plus favorable.
Mais les mois avaient passé.
Et l’argent n’était jamais revenu.
— Je voulais aider ma famille, murmura-t-il.
— Moi aussi, j’ai une famille, Julien. Deux enfants qui grandissent, un toit à entretenir, des factures à payer. Et je pensais que nous décidions ensemble de ce que nous pouvions nous permettre.
— Tu gagnes bien ta vie, toi aussi.
Élodie le regarda longuement.
— Oui. Et tu sais pourquoi j’ai accepté de réduire mes dépenses ces trois dernières années ? Parce que je croyais que nous traversions une période difficile. J’ai renoncé à des vacances, reporté des achats nécessaires et pris des heures supplémentaires pour que nous puissions respirer financièrement.
Sa voix trembla légèrement.
— Pendant ce temps, tu racontais à ta mère que tu nous aidais à tenir notre budget, alors que tu envoyais notre argent ailleurs.
Julien voulut protester, mais aucun mot ne sortit.
Élodie referma doucement le classeur.
— Il y a une dernière chose que tu dois voir.
Elle retourna son ordinateur portable vers lui.
Une ligne était surlignée en jaune.
Bénéficiaire : André Morel. Montant : 6 000 euros. Libellé : remboursement prêt familial.
Julien devint livide.
— Où as-tu trouvé ça ?
— Dans les relevés de notre compte d’épargne. Il y a trois ans, tu m’as demandé de transférer six mille euros sur un compte que tu présentais comme celui de ton grand-père. Tu m’avais dit qu’André avait avancé de l’argent à ta famille et qu’il fallait le rembourser discrètement.
Julien ne bougea plus.