Le mot que Léo n’aurait jamais dû prononcer
Les trois premières semaines chez Nicolas Delcourt furent les plus étranges de ma vie.
Pour la première fois depuis des années, personne ne me demandait de justifier chaque minute de ma journée. Je disposais d’une chambre au deuxième étage, d’une salle de bains privée et d’un salaire clairement défini dans un contrat de travail. Mes repas étaient compris, mais Nicolas insistait pour que chaque heure supplémentaire soit comptabilisée.
— Vous êtes ici pour travailler, pas pour vous sacrifier, m’avait-il expliqué lors de notre première réunion avec Étienne.
Cette phrase m’avait presque fait pleurer.
Chez Julien, on m’avait appris que l’amour se mesurait à tout ce que j’acceptais de donner sans rien demander en retour. Chez Nicolas, j’apprenais qu’une relation saine pouvait commencer par des règles précises et du respect.
Quant à Léo, il changeait à une vitesse qui surprenait tout le monde.
Il recommença à manger à table. Il accepta de se laver les dents sans transformer chaque soir en bataille. Il ressortit ses livres d’images et, surtout, il recommença à parler.
Pas beaucoup, au début.
Puis un matin, alors que je lui préparais des tartines, il demanda :
— Pourquoi maman est partie au ciel ?
Je m’arrêtai, le couteau à la main.
Nicolas m’avait expliqué que sa femme, Claire, était morte dans un accident de voiture. Il n’avait jamais voulu entrer dans les détails devant son fils.
Je m’assis à côté de Léo.
— Quand quelqu’un qu’on aime meurt, son corps ne peut plus revenir. Mais on peut continuer à l’aimer et à parler d’elle.
Il fixa son assiette.
— Papa dit qu’elle est devenue une étoile.
— C’est une jolie façon de penser à elle.
— Mais les étoiles, elles ne reviennent pas à la maison.
Je sentis mes yeux se remplir de larmes.
— Non, mon cœur. Pas comme avant.
Il resta silencieux, puis me tendit un morceau de pain.
— Alors, toi, tu restes ?
Je lui promis de ne pas disparaître sans lui expliquer ce qui se passait. Je ne lui promis pas de rester toute sa vie, parce qu’aucun adulte ne peut garantir cela à un enfant. Je lui promis seulement d’être honnête avec lui.
Il hocha la tête et reprit son petit déjeuner.
Derrière la porte entrouverte, Nicolas avait entendu toute la conversation.
Ce soir-là, il frappa à ma porte.
— Je voulais vous remercier, dit-il.
— Je n’ai rien fait d’extraordinaire.
— Vous l’écoutez. Les autres essayaient de le faire obéir ou de lui faire oublier sa mère. Vous lui permettez d’en parler.
Il regarda le couloir, où la petite veilleuse de Léo projetait des étoiles sur le plafond.
— Depuis la mort de Claire, j’ai essayé de tout contrôler. Son emploi du temps, ses repas, ses nuits. Je croyais que si je faisais tout parfaitement, il finirait par aller mieux.
Il esquissa un sourire fatigué.
— Je commence à comprendre que ce n’est pas ainsi que fonctionne un enfant.
Pour la première fois, je vis autre chose que le chef d’entreprise exigeant décrit par Étienne.
Je vis un père qui avait peur de perdre ce qui lui restait.
Et je compris que, dans cette maison, nous étions trois à essayer de reconstruire quelque chose.
Un dessin, un mot et une visite inattendue
Un jeudi après-midi, je ramenai Léo du parc. Il tenait dans sa main un dessin qu’il avait réalisé à l’école.
Il y avait trois personnages : un homme grand, un petit garçon et une femme aux cheveux bruns.
Au-dessus, il avait écrit, avec l’aide de son enseignante :
PAPA, LÉO ET ÉLODIE.
Je souris.
— C’est très joli. Tu veux le montrer à ton papa ?
— Oui. Mais tu dois rester quand je lui donne.
— Je resterai le temps de lui montrer.
Nous entrâmes dans le salon.
Nicolas était en visioconférence avec deux directeurs de son groupe. Il interrompit la réunion en apercevant son fils.
— Qu’est-ce que tu as là, champion ?
Léo lui tendit le dessin.
Nicolas le regarda longtemps. Son visage se contracta légèrement, puis il s’agenouilla pour être à la hauteur de son fils.
— C’est magnifique.
Léo posa un doigt sur le personnage féminin.
— C’est Élodie. Elle, elle est gentille. Elle ne part pas.
Le sourire de Nicolas disparut.
Je m’accroupis près de Léo.
— Tu te souviens de ce que nous nous sommes dit ? Je t’expliquerai toujours les choses. Et ton papa sera toujours là pour toi.
— Mais tu ne vas pas partir demain ?
— Non, demain je serai là pour le petit déjeuner.
Il parut rassuré et partit chercher ses crayons.
Nicolas se releva lentement.
— Je crois que nous devons parler.
Je le suivis dans son bureau.