— Tu as l’air en forme, dit-il maladroitement.

— Pourquoi es-tu venu ?

Il baissa les yeux.

— Je voulais te voir. Je sais que je n’aurais pas dû venir sans prévenir.

— En effet.

Il avala sa salive.

— Je regrette ce qui s’est passé. Ma mère m’a convaincu que tu profitais de moi. Élodie, j’étais en colère, je me suis laissé influencer…

— Arrête.

Il se tut.

— Tu ne m’as pas mise dehors parce que tu étais en colère pendant cinq minutes. Tu as préparé des documents, organisé mon départ et décidé que je n’avais pas le droit d’emporter mes affaires. Tu as laissé ta mère m’humilier. Tu as continué ta relation avec une autre femme pendant que tu me faisais croire que notre mariage pouvait être réparé.

Julien passa une main sur son visage.

— Je sais.

— Non. Tu sais que tu m’as perdue. Ce n’est pas la même chose que comprendre ce que tu m’as fait subir.

Il se rapprocha légèrement du portail, mais Étienne resta à sa place.

— J’ai rompu avec Élodie, dit-il. J’ai aussi demandé à ma mère de ne plus intervenir dans notre vie. Je suis prêt à faire tout ce qu’il faut pour te récupérer.

Je ressentis une immense fatigue.

— Et si je ne veux pas revenir ?

Il resta figé.

— Tu ne peux pas penser que neuf ans ne représentent rien.

— Neuf ans représentent beaucoup. C’est justement pour cela que j’ai mis autant de temps à comprendre que je ne pouvais pas continuer ainsi.

Il baissa la tête.

— J’ai encore des sentiments pour toi.

— Peut-être. Mais tes sentiments ne m’obligent pas à te donner une nouvelle chance.

Julien leva les yeux vers moi. Ils étaient humides.

— Je t’en supplie, Élodie. Donne-moi une chance de te montrer que j’ai changé.

Pendant quelques secondes, je revis l’homme que j’avais aimé : celui qui m’apportait du café avant mes journées de classe, qui riait avec moi dans notre premier petit appartement, qui m’avait promis que nous formerions une équipe.

Puis je revis la table de la salle à manger, les documents de divorce et le visage satisfait de Mireille.

Je compris que je pouvais regretter les bons souvenirs sans vouloir retourner à la vie qui les avait suivis.

— Je te souhaite sincèrement de changer, Julien. Mais je ne serai pas la personne qui vérifiera si tu en es capable.

Il resta silencieux.

— Tu ne m’aimes donc plus ?

Je pris une profonde inspiration.

— Ce n’est pas la question. Je ne peux pas construire une vie sur la peur de redevenir la femme que j’étais avec toi.

Je lui demandai de partir.

Cette fois, il ne protesta pas. Il resta encore quelques secondes devant le portail, puis se détourna et rejoignit sa voiture.

Je le regardai s’éloigner.

Je ne ressentis aucune joie à le voir partir. Seulement la certitude que je venais de faire un choix pour moi-même.

La vérité sur le mot de Léo

Lorsque je rentrai dans la maison, Nicolas m’attendait dans le salon.

Léo était assis à côté de lui, un livre ouvert sur les genoux.

— Est-ce que le monsieur est parti ? demanda le petit garçon.

— Oui, mon cœur.

Il observa mon visage.

— Tu es triste ?

Je m’assis près de lui.

— Un peu. Parfois, on peut être triste même quand on prend une bonne décision.

Il réfléchit quelques secondes, puis me tendit son livre.

— Alors je vais te lire une histoire.

Il commença à déchiffrer les mots avec beaucoup d’application. Nicolas et moi échangeâmes un regard silencieux.

Plus tard, alors que Léo jouait dans sa chambre, Nicolas me rejoignit dans la cuisine.

— Je ne vais pas vous demander ce que vous avez décidé, dit-il. Cela ne me regarde pas.

— Merci.

Il hésita.

— Mais je veux que vous sachiez que votre emploi est indépendant de ce qui s’est passé aujourd’hui. Vous n’avez rien à prouver. Et si vous souhaitez rester, je serais heureux que Léo continue à vous avoir dans sa vie.

Je le regardai.

— Vous ne craignez pas qu’il s’attache trop à moi ?

— Si. Je crains beaucoup de choses depuis la mort de Claire. Mais je ne veux pas que ma peur décide de tout à ma place.

Il sourit légèrement.

— Je crois que vous m’avez appris cela.

Je baissai les yeux, touchée.

Je ne savais pas si Nicolas et moi deviendrions un jour plus que deux adultes qui s’entraidaient pour offrir à un enfant un quotidien plus stable. Je ne voulais pas confondre la gratitude, la solitude et l’affection. Il n’avait jamais profité de ma situation, et je tenais à préserver cette honnêteté.