— Je ne veux pas que Léo s’attache à vous au point de croire que vous remplacerez sa mère, dit-il.

Je sentis mon visage se réchauffer.

— Je ne cherche pas à remplacer qui que ce soit. Je fais mon travail et je prends soin de lui. Mais je ne peux pas lui demander de ne pas s’attacher à une personne qui s’occupe de lui chaque jour.

Nicolas resta silencieux.

— Vous avez raison, finit-il par reconnaître. C’est à moi de lui expliquer les choses correctement.

Il marqua une pause.

— Et je dois aussi vous demander quelque chose. Est-ce que vous souhaitez continuer ici parce que ce travail vous convient, ou parce que vous n’avez nulle part où aller ?

La question me prit de court.

Je lui racontai brièvement mon divorce, les 186 euros qu’il me restait le soir où j’avais quitté Boulogne-Billancourt et ma décision de ne pas appeler mes parents immédiatement.

Nicolas m’écouta sans m’interrompre.

— Je suis désolé que vous ayez vécu cela, dit-il enfin. Mais je ne veux pas que vous restiez ici par peur de manquer d’argent. Vous avez le droit de chercher un autre emploi si vous le souhaitez. Votre chambre ne dépendra pas d’une déclaration de loyauté envers nous.

Je baissai les yeux pour cacher mes larmes.

Ce n’était pas une promesse de sauvetage. C’était une façon de me rendre ma liberté.

Et je crois que c’est à cet instant que ma confiance envers Nicolas commença réellement.

Pas parce qu’il était riche.

Parce qu’il ne cherchait pas à utiliser ma vulnérabilité pour me retenir.

Je ne savais pas encore que cette confiance serait bientôt mise à l’épreuve.

L’homme derrière le portail

Un mois plus tard, je reçus un appel d’un numéro que je n’avais pas enregistré.

Je répondis en pensant qu’il s’agissait de l’école de Léo.

— Élodie ?

Mon cœur se serra.

Je reconnus immédiatement la voix.

Julien.

— Comment as-tu obtenu ce numéro ?

— Tu as changé de numéro ?

— Oui.

Il y eut un silence.

— Je veux te voir.

— Je ne souhaite pas te rencontrer.

— Élodie, s’il te plaît. J’ai fait une erreur.

Je fermai les yeux.

Pendant des semaines, j’avais essayé de reconstruire une vie dans laquelle son nom ne provoquerait plus cette douleur immédiate. Je m’étais concentrée sur mon travail, sur les besoins de Léo, sur mes économies et sur la reprise de mes démarches professionnelles.

Et maintenant, il revenait comme si une seule phrase pouvait effacer ce qu’il avait fait.

— Tu as demandé le divorce. Tu m’as mise dehors un soir de pluie avec une valise et moins de deux cents euros. Tu savais que je n’avais plus de logement. Que veux-tu que je te dise ?

— Je veux t’expliquer.

— Tu avais quatre ans pour m’écouter. Tu as préféré écouter ta mère et une autre femme.

Il inspira bruyamment.

— Élodie, je sais que j’ai été cruel. Mais tu me manques.

Je raccrochai.

Mes mains tremblaient.

Le soir même, je racontai l’appel à Nicolas. Il ne me demanda pas ce que j’avais fait pour provoquer Julien. Il ne me conseilla pas de lui pardonner. Il me demanda seulement si je craignais qu’il vienne me chercher.

— Je ne sais pas, répondis-je.

— Dans ce cas, nous allons prendre quelques précautions. Étienne saura qu’il ne doit laisser entrer personne sans autorisation. Et si Julien revient, vous n’aurez pas à lui parler seule.

Je le remerciai.

Puis je lui demandai de ne pas intervenir à ma place si cela n’était pas nécessaire.

— Je veux pouvoir gérer ma vie moi-même.

— C’est votre droit, répondit-il.

Le lendemain, je repris mon travail comme d’habitude.

Je pensais que Julien avait compris mon refus.

Je me trompais.

La seconde visite

Un samedi matin, je jouais avec Léo dans le jardin lorsque la sonnette du portail retentit.

Étienne apparut sur la terrasse quelques minutes plus tard.

— Élodie, un homme demande à vous voir.

Je sentis mon estomac se nouer.

— Comment s’appelle-t-il ?

— Julien.

Léo leva les yeux vers moi.

— C’est qui, Julien ?

Je lui souris doucement.

— Quelqu’un que je connaissais avant de venir ici. Je vais parler à Étienne, et toi, tu peux continuer ton dessin avec ton papa.

Nicolas était dans le salon. Lorsqu’il comprit qui se trouvait devant le portail, il me demanda :

— Souhaitez-vous que je lui parle ?

— Non. Je vais lui dire ce que j’ai à lui dire. Mais je ne veux pas qu’il entre dans la maison.

Nicolas acquiesça.

Je me rendis à l’entrée, accompagnée d’Étienne, et demandai que le portail reste fermé.

Julien se tenait sous un ciel gris, les mains enfoncées dans les poches de son manteau. Il avait l’air plus fatigué que dans mon souvenir.