Thomas tenait Noé dans ses bras lorsque la sonnette retentit.
Il était près de vingt heures. La pluie frappait les fenêtres, et le petit garçon, âgé de onze mois, venait enfin de s’endormir contre l’épaule de son père. Depuis la mort d’Élise, Thomas avait pris l’habitude de rester debout tard dans le salon, incapable de trouver le sommeil dans une maison où chaque pièce lui rappelait sa femme.
Il pensa d’abord à un voisin.
Puis il ouvrit la porte.
La femme qui se tenait sur le seuil portait un long manteau sombre. Ses cheveux étaient plus courts, son visage plus maigre, et une fine cicatrice traversait son sourcil gauche. Elle tenait une enveloppe contre sa poitrine.
Thomas resta immobile.
La femme leva les yeux vers lui.
— Bonsoir, Thomas.
Il reconnut cette voix avant même de comprendre ce qu’il voyait.
Noé remua dans ses bras.
— Élise… ?
Elle acquiesça lentement.
Le visage de Thomas se vida de toute couleur. Il recula d’un pas, serrant instinctivement son fils contre lui.
— Non… C’est impossible. Je t’ai enterrée.
— Tu as enterré une femme que tu croyais être moi.
Il secoua la tête, incapable de parler. Trois mois plus tôt, on lui avait annoncé qu’Élise était morte après un malaise survenu à la suite d’un repas chez sa belle-mère, Marianne. Les médecins avaient évoqué une intoxication grave. Malgré les soins prodigués, son état s’était rapidement dégradé. Quelques heures plus tard, un certificat de décès avait été établi.
Thomas avait identifié le corps dans une pièce réservée aux familles, le visage partiellement couvert. On lui avait expliqué que les circonstances médicales rendaient l’examen difficile. Dévasté, il n’avait pas posé les questions qu’il aurait dû poser.
Et maintenant, Élise se tenait devant lui.
Vivante.
— Où étais-tu ? murmura-t-il enfin. Où étais-tu pendant tout ce temps ?
Élise baissa les yeux vers Noé.
— J’ai passé trois mois à essayer de comprendre pourquoi quelqu’un voulait me faire disparaître. Et pourquoi cette personne avait choisi de s’en prendre à moi au moment où j’étais la plus vulnérable.
Thomas regarda leur fils, puis sa femme.
— Entre.
Elle franchit le seuil, mais ne retira pas son manteau. Son regard parcourut le salon, s’arrêta sur le portrait de mariage posé sur la cheminée, puis sur le petit bracelet bleu que Noé portait au poignet.
Ses lèvres tremblèrent.
— Il a grandi.
— Il te cherche encore, répondit Thomas d’une voix brisée. Tous les soirs, il regarde la porte quand il entend quelqu’un arriver.
Élise porta une main à sa bouche. Elle avait imaginé leurs retrouvailles des dizaines de fois pendant sa convalescence. Dans certaines versions, Thomas la prenait immédiatement dans ses bras. Dans d’autres, il s’effondrait en pleurant.
Elle n’avait jamais imaginé qu’il la regarderait comme une étrangère revenue d’entre les morts.
— Je suis désolée, souffla-t-elle.
— Désolée ? Tu as disparu pendant trois mois ! J’ai pleuré ta mort. J’ai élevé notre fils en croyant qu’il ne reverrait jamais sa mère !
— Je sais.
— Non, Élise. Tu ne sais pas ce que j’ai vécu.
Il s’interrompit, incapable de poursuivre.
Elle ne chercha pas à se défendre. Elle posa simplement l’enveloppe sur la table basse.
— Tout est là. Les résultats médicaux, les photographies et les enregistrements. Je ne suis pas revenue pour te demander de me pardonner. Je suis revenue pour que tu connaisses la vérité.
Thomas fixa l’enveloppe.
— Quelle vérité ?
Élise prit une profonde inspiration.
— Marianne n’a pas seulement voulu me faire comprendre que je n’étais pas la bienvenue dans sa famille. Elle voulait que je disparaisse définitivement.
Tout avait commencé deux ans plus tôt, le jour de l’accident qui avait bouleversé la vie d’Élise.
Elle avait perdu la vue à la suite d’un traumatisme crânien. Les médecins lui avaient expliqué que ses chances de retrouver une vision normale étaient incertaines. Thomas avait été son soutien le plus fidèle, l’accompagnant à ses rendez-vous, lui décrivant les rues lorsqu’ils sortaient et apprenant à reconnaître les gestes dont elle avait besoin sans avoir à les demander.
Mais Marianne n’avait jamais accepté la situation.
— Tu ne seras jamais vraiment acceptée dans cette famille, lui avait-elle déclaré un soir, alors que Thomas s’était absenté pour acheter des médicaments.
Élise se souvenait encore du tintement d’une cuillère contre une tasse et du parfum floral que sa belle-mère portait toujours.
— Vous êtes la femme de mon fils, avait ajouté Marianne. Mais cela ne signifie pas que vous êtes faite pour lui.
— Je l’aime, avait répondu Élise.
— L’amour ne suffit pas. Thomas mérite une épouse capable de lui offrir une vie normale. Et Noé mérite une mère qui puisse s’occuper de lui sans dépendre de tout le monde.