Élise avait encaissé ces paroles sans répondre. Elle ne voulait pas donner à Marianne le plaisir de la voir pleurer.
Pourtant, ce soir-là, elle avait entendu quelque chose qui l’avait profondément troublée.
Pensant qu’Élise s’était endormie, Marianne avait passé un appel dans le couloir.
— Je ne peux plus continuer comme ça, avait-elle murmuré. Thomas commence à parler de vendre la maison et de partir avec elle. Si cela arrive, je ne pourrai plus rien contrôler.
Puis, après un silence :
— Non. Elle ne doit surtout pas découvrir les documents.
Élise n’avait pas compris de quels documents il s’agissait. Mais elle avait retenu chaque mot.
Quelques semaines plus tard, elle avait appris que Thomas envisageait de modifier les dispositions successorales de sa famille afin de protéger l’avenir de Noé. Une partie du patrimoine familial, notamment une maison et plusieurs placements, était détenue par l’intermédiaire d’une société dont Marianne assurait la gestion.
Thomas soupçonnait des irrégularités dans certains comptes. Il n’accusait pas encore sa mère, mais il avait commencé à consulter un avocat.
Élise avait découvert des copies de relevés financiers dans un tiroir de son bureau. Elle ne pouvait pas les lire seule, mais elle avait demandé à une amie de confiance de les examiner. Certains montants semblaient avoir été transférés vers des comptes inconnus.
Lorsqu’elle avait interrogé Thomas, il lui avait demandé d’attendre.
— Je veux être certain avant d’accuser qui que ce soit, avait-il dit. Si je me trompe, je détruirai ma famille pour rien.
Il ignorait que Marianne avait découvert leur conversation.
Et qu’elle savait désormais qu’Élise pouvait devenir un témoin gênant.
Le jour du repas fatal, Marianne avait insisté pour qu’Élise vienne déjeuner chez elle.
— J’ai préparé quelque chose que tu aimais avant ton accident, avait-elle annoncé avec une douceur inhabituelle. Cela nous ferait du bien de passer un moment toutes les deux.
Élise avait hésité.
Puis elle avait accepté, espérant encore que leur relation puisse s’améliorer.
Le repas s’était déroulé dans une atmosphère étrangement paisible. Marianne avait posé des questions sur Noé, s’était enquise des progrès d’Élise dans sa rééducation et lui avait même proposé de l’aider à trouver un nouveau spécialiste.
À la fin du déjeuner, Élise avait commencé à se sentir mal.
Elle avait d’abord pensé à un malaise passager. Puis des douleurs et des vertiges l’avaient obligée à s’asseoir.
Marianne avait appelé les secours.
Tout était allé très vite.
Élise se souvenait des voix, des mains qui la maintenaient, du bruit d’une ambulance. Ensuite, plus rien.
Lorsqu’elle s’était réveillée, elle se trouvait dans une chambre d’hôpital qu’elle ne connaissait pas.
Elle ne pouvait toujours pas voir clairement, mais elle distinguait désormais des formes lumineuses. Une infirmière lui avait expliqué qu’elle avait été admise sous une identité provisoire après un incident médical et que son dossier présentait plusieurs incohérences.
Le plus troublant était qu’aucun membre de sa famille ne s’était présenté.
Élise avait demandé Thomas.
Puis Noé.
L’infirmière avait hésité avant de répondre :
— Votre mari a été informé d’un décès portant votre nom. Nous n’avons pas encore compris pourquoi votre dossier a été enregistré de cette façon.
Le mot décès avait semblé faire exploser le monde autour d’elle.
Élise était officiellement morte.
Quelqu’un avait utilisé son identité pour faire croire à sa disparition.
Et si Thomas avait reçu la nouvelle, il était possible qu’il ait été trompé, lui aussi.
Elle n’avait pas de téléphone, aucun document personnel et presque aucun souvenir précis de son arrivée à l’hôpital. Elle était trop faible pour se déplacer seule. Les médecins avaient cependant constaté une amélioration progressive de sa vision, ce qui leur avait permis d’envisager une rééducation spécialisée.
Une assistante sociale, Sophie Lambert, avait finalement réussi à retrouver des informations fiables sur son identité. Elle avait contacté les autorités et demandé qu’une enquête soit ouverte sur les incohérences du dossier.
Élise avait appris que la femme enterrée sous son nom n’avait pas été formellement identifiée par une analyse génétique. La confusion avait été aggravée par une erreur administrative et par des informations incomplètes transmises lors de l’admission.
Il ne s’agissait pas d’un miracle.
C’était une succession de négligences, de mensonges et de décisions prises sans vérifications suffisantes.
Pendant ce temps, Élise avait repris des forces. Sa vision s’était améliorée grâce aux soins et à la rééducation. Elle distinguait de nouveau les visages, les couleurs et les lettres.
Mais une question la hantait toujours : qui avait profité de sa vulnérabilité pour la faire disparaître ?
La réponse se trouvait dans les documents qu’elle avait découverts avant son accident.
— Comment as-tu obtenu ces preuves ? demanda Thomas, de retour dans le salon.
Élise s’assit lentement.