Claire ne répondit pas à la sonnette.
Elle regarda Élodie, toujours enveloppée dans sa couverture, puis la chemise cartonnée que Véronique tenait contre sa poitrine.
— Tu les attends ? demanda-t-elle doucement.
Élodie secoua la tête.
— Non. Mais je sais pourquoi ils sont là.
Thomas sonna une quatrième fois.
— Claire ! Ouvrez, s’il vous plaît. Nous sommes tous inquiets pour Élodie. Il faut qu’on parle calmement.
Sa voix était posée, presque affectueuse. La même voix qu’il utilisait aux repas de famille, lorsqu’il servait le café et demandait si quelqu’un voulait encore un morceau de tarte.
Claire connaissait cette voix. Elle l’avait longtemps prise pour une preuve de sa bonté.
Cette fois, elle prit son téléphone et appela la police.
— Ma fille a été retrouvée pieds nus dans la neige avec des blessures. Son mari est devant ma porte avec sa mère. Nous avons découvert des documents financiers suspects et une préadmission médicale établie sans son accord. Je crains qu’ils essaient de la contraindre à repartir.
Thomas entendit une partie de la conversation à travers la porte.
— Vous êtes en train de faire une énorme erreur ! lança-t-il.
Véronique, elle, ne cria pas. Elle se pencha vers la sonnette et parla d’une voix basse :
— Élodie, ma chérie, nous avons les papiers qu’il te faut. Si tu ne les signes pas aujourd’hui, tu vas tout perdre.
Élodie ferma les yeux.
— C’est exactement ce qu’elle m’a dit la semaine dernière, murmura-t-elle. Sauf qu’elle parlait de l’appartement de papa.
Claire s’approcha de sa fille et lui prit la main.
— Tu n’as rien à signer aujourd’hui. Tu n’as même pas à leur parler.
Pour la première fois depuis des mois, Élodie sembla croire qu’elle avait le droit de refuser.
Quelques minutes plus tard, deux policiers arrivèrent. Thomas adopta immédiatement son expression la plus préoccupée.
— Ma femme traverse une période psychologique compliquée, expliqua-t-il. Elle est partie en pleine nuit après une dispute. Sa mère refuse de me laisser l’aider.
L’un des policiers lui demanda pourquoi Élodie était sortie sans chaussures.
Thomas marqua une pause.
— Elle a insisté pour sortir. J’ai essayé de la retenir, mais elle est devenue agressive. J’ai dû verrouiller la porte pour éviter qu’elle ne se blesse.
Claire sentit la colère lui monter à la gorge, mais elle se retint.
— Vous dites donc que vous l’avez laissée dehors en pleine nuit, par températures négatives, sans téléphone ni chaussures ?
— Je ne pouvais pas savoir qu’elle irait si loin.
Élodie se leva lentement.
— Tu m’as regardée à travers la caméra de la porte, Thomas. Tu m’as vue frapper. Tu m’as vue tomber dans la neige. Et tu m’as dit que personne ne me croirait.
Le visage de Thomas se durcit.
Pendant une seconde, son masque disparut.
Puis il se tourna vers les policiers.
— Vous voyez ? Elle invente des choses. C’est précisément pour cette raison que nous avons organisé son admission en clinique.
Le mot organisé resta suspendu dans l’air.
L’un des policiers lui demanda de préciser ce qu’il entendait par là.
Thomas répondit trop vite :
— C’est une clinique privée. Un séjour volontaire. Nous avons simplement pris les dispositions nécessaires.
— Et qui a donné son consentement ? demanda le policier.
Thomas regarda sa mère.
Véronique serra plus fort sa chemise cartonnée.
Ce simple échange suffit à convaincre Claire qu’il fallait examiner chaque document avec attention.
Les policiers demandèrent à Thomas et Véronique de rester à l’extérieur pendant qu’ils recueillaient la déclaration d’Élodie. Aucun des deux ne fut autorisé à entrer.
Véronique finit par tendre la chemise cartonnée à un policier.
— Puisque vous voulez tout compliquer, regardez donc les documents. Tout est parfaitement légal.
Mais quand le policier ouvrit la chemise, elle changea brusquement d’expression.
Le dossier ne contenait pas seulement des formulaires médicaux.
Il y avait aussi une copie de l’acte de succession d’Élodie, plusieurs relevés bancaires, un projet de prêt de 240 000 euros et des feuilles imprimées portant des annotations manuscrites.
Sur la première page, une phrase avait été surlignée :
« Incapacité temporaire de gestion — mesure de protection à envisager. »
Élodie porta une main à sa bouche.
— Ils veulent me faire déclarer incapable de gérer mes affaires…
Claire sentit le froid de la nuit lui revenir dans les os.
Le prêt n’était donc pas le seul problème. Si Élodie était présentée comme incapable de prendre des décisions, Thomas espérait peut-être rendre plus facile la prise de contrôle de ses biens. Il restait à établir qui avait préparé ces documents, dans quel but et si une démarche juridique avait réellement été engagée.
Le policier photographia les pages et demanda à Élodie si elle connaissait l’origine de cette phrase.
Elle secoua la tête.