— Non. Mais Thomas m’a déjà dit que j’étais trop instable pour prendre de grandes décisions. Il répétait que, si je continuais à lui résister, un médecin finirait par comprendre ce qu’il voyait en moi.
Claire se souvint alors de toutes ces petites scènes qu’elle avait négligées : les appels auxquels Thomas répondait à la place de sa fille, les invitations annulées, les conversations interrompues dès qu’elle entrait dans une pièce.
Ce n’était pas une preuve de complot. Mais, mises bout à bout, ces scènes donnaient un autre sens à ce qu’Élodie racontait.
Puis un détail attira l’attention du policier.
La préadmission à la clinique avait été enregistrée au moyen d’une adresse électronique appartenant à Thomas. Pourtant, la case indiquant qu’Élodie avait personnellement confirmé son consentement était cochée.
— Vous avez confirmé cette admission ? demanda le policier à Thomas.
— Elle m’avait donné son accord oralement.
Élodie répondit aussitôt :
— C’est faux. Je lui ai dit que je ne voulais pas aller dans cette clinique.
— Tu étais en crise, répliqua Thomas. Tu ne te souviens peut-être pas de tout.
— Je me souviens très bien de ce que je refuse.
Sa voix tremblait encore, mais elle ne baissa pas les yeux.
C’était la première fois que Claire l’entendait parler ainsi devant son mari.
Et Thomas le remarqua.
— Vous êtes en train de la monter contre moi, dit-il à Claire. Vous ne comprenez pas à quel point elle peut être persuasive quand elle est dans cet état.
— Elle est ma fille, répondit Claire. Et je commence à comprendre que je ne l’écoutais pas assez.
Thomas détourna le regard.
Véronique, jusque-là silencieuse, fit un pas vers les policiers.
— Il faut comprendre que mon fils a tout fait pour protéger son mariage. Élodie a toujours été fragile. Il voulait simplement éviter qu’elle perde son héritage à cause de mauvaises décisions.
— Alors pourquoi le prêt est-il établi avec une autorisation qu’elle conteste ? demanda Claire.
Véronique ne répondit pas.
Un policier lui demanda d’où provenait la signature scannée portant le nom de Claire.
Cette fois, la mère de Thomas pâlit franchement.
— Je ne sais pas. Thomas m’a dit que tout avait été validé.
Thomas se tourna vivement vers elle.
— Maman, tais-toi.
Ce fut la première fissure véritable.
Claire comprit que les deux n’étaient pas nécessairement venus pour la même raison. Véronique voulait peut-être empêcher un scandale familial. Thomas, lui, semblait surtout vouloir que les documents soient signés avant que quelqu’un ne pose trop de questions.
Les policiers décidèrent de conserver une copie des pièces pour examen et expliquèrent à Élodie les démarches permettant de signaler les faits et de protéger ses intérêts. Ils ne déclarèrent personne coupable sur place, mais le dossier méritait manifestement des vérifications approfondies.
Thomas fut invité à quitter les lieux.
Avant de monter dans sa voiture, il se retourna vers Élodie.
— Tu crois que ta mère pourra rester à tes côtés pour toujours ?
Élodie resta silencieuse.
Il ajouta :
— Quand tout le monde se lassera de tes histoires, tu reviendras vers moi.
Claire fit un pas en avant, mais sa fille lui serra doucement le bras.
— Non, Thomas, dit Élodie. Je ne reviendrai pas parce que les autres se lassent. Et je ne reviendrai pas parce que j’ai peur.
Il la fixa quelques secondes, puis partit avec sa mère.
La porte se referma.
Pour la première fois depuis son arrivée à 3 h 52, Élodie se mit à pleurer sans essayer de s’excuser.
Claire la prit dans ses bras.
— Je suis désolée, ma chérie.
— Pour quoi ?
— Pour toutes les fois où je l’ai cru parce qu’il parlait calmement. Pour toutes les fois où je t’ai demandé de patienter alors que tu essayais de me dire que tu souffrais.
Élodie enfouit son visage dans l’épaule de sa mère.
— J’avais tellement peur que tu penses que j’étais devenue folle.
— Même si tu avais été en détresse, même si tu avais crié, même si tu avais perdu patience, cela ne lui aurait jamais donné le droit de te laisser mourir de froid.
Cette nuit-là, Claire installa sa fille dans son ancienne chambre. Elle lui prépara une boisson chaude, posa une paire de chaussettes épaisses au pied du lit et resta assise près d’elle jusqu’à ce que sa respiration devienne régulière.
Mais elle savait que le lendemain apporterait d’autres questions.
Qui avait préparé le dossier de prêt ? Qui avait fourni la signature électronique contestée ? Pourquoi une clinique avait-elle reçu une demande d’admission que sa fille disait n’avoir jamais acceptée ? Et surtout, que contenait cet enregistrement dont Élodie avait parlé ?
Car il existait bien un enregistrement.