Hélène posa le dossier gris sur la table de la cuisine. Elle avait l’air épuisée, comme si elle avait passé plusieurs nuits à se demander si elle devait venir.

— Avant que tu lises, Claire, je veux que tu saches une chose : je ne suis pas venue te demander de pardonner à mon fils.

Je la regardai sans répondre.

— Je suis venue parce que j’ai découvert ce qu’ils ont fait. Et parce que je ne veux pas que mon petit-enfant commence sa vie au milieu de leurs mensonges.

Elle ouvrit le dossier.

Le premier document était un échange de courriels entre Thomas et le professeur Marc Valois. Le deuxième était une note interne concernant la recommandation de Thomas pour son programme de surspécialisation à Paris. Le troisième était un tableau financier dont plusieurs lignes avaient été surlignées en jaune.

Je commençai par le courriel le plus ancien.

De : Marc Valois À : Thomas Delcourt Objet : Situation personnelle

« Votre situation avec Claire doit être réglée avant la finalisation de votre dossier. Je ne souhaite pas qu’une affaire familiale susceptible de devenir publique perturbe les discussions avec la direction. Vous connaissez les attentes du programme. »

Je relus la phrase.

— Il savait pour la grossesse ?

Hélène acquiesça.

— Thomas lui en avait parlé avant même de te donner l’enveloppe. Il avait peur que tu gardes l’enfant et que cela change ses projets. Marc lui a fait comprendre que sa vie personnelle ne devait pas devenir un problème pour sa candidature.

— Mais ce n’est pas une raison pour m’abandonner.

— Non. Et ce qui suit est pire.

Elle tourna la page.

Dans un second courriel, Thomas avait écrit :

« Claire ne veut pas entendre parler d’interruption de grossesse. Je vais lui donner de quoi partir quelques mois. Si elle accepte une solution financière, nous pourrons éviter que cette histoire ait des conséquences sur mon dossier. »

La réponse de Marc Valois était courte :

« Faites en sorte que tout reste discret. Je ne veux aucune contestation ultérieure. »

Je sentis mes doigts se crisper sur le papier.

— Ils parlaient de mon enfant comme d’un problème administratif.

Hélène baissa les yeux.

— Oui.

Elle ne chercha pas à défendre son fils. C’était presque plus douloureux que si elle l’avait fait.

Je continuai à lire. Les courriels montraient que le professeur Valois avait évoqué la possibilité de faire intervenir un cabinet d’avocats pour obtenir un accord financier confidentiel. Pourtant, rien ne prouvait que Thomas avait été contraint de m’abandonner. Il avait pris ses propres décisions, puis accepté que d’autres l’aident à en limiter les conséquences.

— Et les cent mille euros ? demandai-je.

Hélène sortit une copie de la lettre.

— Ce montant vient d’une proposition préparée par le cabinet. Thomas était au courant. Il n’a pas rédigé chaque ligne, mais il a laissé faire.

Je reposai la lettre.

— Alors pourquoi m’avoir appelée ? Pourquoi maintenant ?

Elle prit une inspiration tremblante.

— Parce que j’ai découvert que l’argent de la première enveloppe venait d’un compte que j’avais constitué pour Thomas lorsqu’il était étudiant. Il m’avait demandé de lui prêter vingt mille euros en parlant d’un investissement immobilier. Je n’ai appris que récemment à quoi cet argent avait servi.

Elle marqua une pause.

— Et parce que j’ai reçu un message de Marc Valois. Il me demandait si Thomas m’avait parlé de son « problème personnel ». Il voulait savoir si tu étais toujours à Dijon.

— Il cherche à savoir où je suis ?

— C’est ce que je crois. Je ne peux pas te dire pourquoi avec certitude. Mais je ne voulais plus participer à ce silence.

Je refermai le dossier.

Pendant des semaines, j’avais essayé de comprendre comment l’homme qui partageait mon lit pouvait me regarder dans les yeux et me remettre une enveloppe pour que je disparaisse de sa vie. Je pensais que sa décision venait uniquement de sa peur de devenir père.

Je découvrais que sa peur avait été nourrie par un environnement où sa carrière semblait valoir davantage que la vérité.

Mais je refusais de confondre explication et excuse.

— Hélène, votre fils savait que j’étais enceinte. Il savait que je voulais garder cet enfant. Il m’a laissée partir avec vingt mille euros et il a disparu. Personne ne lui a tenu la main pour faire ça.

Elle hocha lentement la tête.

— Tu as raison.

Ce fut la première fois que quelqu’un de sa famille me le disait aussi clairement.

Les jours suivants, je pris rendez-vous avec une avocate à Dijon, Maître Sophie Garnier. Je lui apportai les courriels, la proposition de règlement et les documents transmis par Hélène.

Elle les examina avec attention.