À l’intérieur se trouvaient une échographie imprimée, une petite photographie de Thomas enfant et un mot :
« Je sais que je n’ai pas le droit de te demander de m’ouvrir la porte. Mais si tu acceptes, je voudrais voir mon fils. Je ne veux pas que ma première rencontre avec lui soit une autre décision prise à ta place. »
Je regardai la photo.
Thomas devait avoir cinq ou six ans. Il se tenait devant un sapin de Noël, un pull trop grand sur les épaules et un sourire timide. Au dos, quelqu’un avait écrit : « Thomas, décembre 1994. »
Je ne savais pas ce qui m’attendait si j’acceptais sa demande. Je savais seulement que Gabriel n’était pas un instrument pour punir son père, pas plus qu’il n’était un moyen de réparer notre couple.
J’appelai mon avocate.
Nous convînmes que toute rencontre devrait être organisée dans un cadre qui me permette de me sentir en sécurité et qui respecte les besoins du bébé. Je ne voulais ni scène ni promesse faite sous le coup de l’émotion.
Deux jours plus tard, Thomas arriva à la maternité.
Il avait quitté une intervention chirurgicale plus tôt que prévu, après avoir reçu la photo de Gabriel et celle de lui enfant que sa mère lui avait envoyées. Il était encore en tenue professionnelle sous son manteau. Ses cheveux étaient en désordre et son visage semblait épuisé.
Quand il entra dans la chambre, il ne s’approcha pas tout de suite.
Je tenais Gabriel contre moi.
Thomas regarda son fils, puis moi.
Il ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit.
— Bonjour, Thomas, dis-je.
Il baissa les yeux.
— Claire…
Sa voix se brisa.
— Je suis désolé.
Je ne répondis pas immédiatement.
Il regarda l’échographie imprimée qu’il tenait encore entre ses doigts.
— Quand j’ai vu sa photo, j’ai pensé à moi, à l’âge que j’avais sur cette vieille image. J’ai imaginé ce que ma mère aurait ressenti si quelqu’un lui avait dit que je n’étais qu’un problème à régler.
Il passa une main sur son visage.
— Et j’ai compris que c’est exactement ce que je t’avais demandé de faire.
Je le regardai longuement.
— Non, Thomas. Tu m’as demandé de régler le problème. Tu ne m’as pas demandé comment j’allais vivre cette grossesse, comment nous allions accueillir cet enfant, ni ce que je voulais. Tu as décidé que ma vie et celle de Gabriel devaient s’adapter à tes projets.
Il acquiesça, les yeux rouges.
— Oui.
— Et tu as laissé d’autres personnes essayer de faire disparaître les conséquences de ton choix.
— Oui.
Cette fois, il ne chercha pas à se justifier.
Il s’approcha du lit, mais s’arrêta à une distance respectueuse.
— Est-ce que je peux le voir de plus près ?
Je baissai les yeux vers Gabriel. Il dormait, une main repliée contre sa joue.
— Tu peux le regarder. Pour le prendre dans tes bras, nous verrons plus tard, quand ce sera possible et que les choses auront été organisées correctement.
Thomas accepta sans discuter.
Il s’assit sur la chaise près du lit et contempla son fils pendant plusieurs minutes.
Puis il murmura :
— Il a tes mains.
— Il a surtout besoin d’adultes qui tiennent leurs promesses.
Il ferma les yeux.
Je vis les larmes glisser sur ses joues, mais je ne pris pas sa douleur pour une preuve de changement. Les larmes peuvent être sincères. Elles ne remplacent pas les actes.
— Je ne sais pas si je pourrai un jour te pardonner, dis-je. Et je ne sais pas quelle place tu auras dans la vie de Gabriel. Cela dépendra de ce que tu feras, pas de ce que tu me promets aujourd’hui.
— Je comprends.
— Alors commence par assumer ce qui s’est passé. Sans me demander de protéger ta carrière. Sans demander à ta mère de négocier pour toi. Sans faire de notre fils un argument pour obtenir mon pardon.
Thomas hocha la tête.
Il ne demanda pas à rester plus longtemps.
Avant de partir, il posa une enveloppe sur la table. Je la lui rendis sans l’ouvrir.
— Je ne veux pas d’argent pour acheter une place dans sa vie.
— Ce n’est pas ce que je voulais faire, répondit-il.
— Alors tu pourras contribuer à ses besoins de la bonne manière, avec des arrangements clairs et dans le respect de ses droits. Ce n’est pas un cadeau que tu me fais. C’est une responsabilité que tu as envers lui.
Il reprit l’enveloppe.
Puis il regarda une dernière fois Gabriel avant de quitter la chambre.
Les mois suivants ne furent pas simples.
Les questions concernant le financement, les courriels et les démarches du cabinet continuèrent d’être examinées. Thomas dut répondre de ses propres décisions et de son rôle dans les échanges. Le professeur Valois fut également appelé à expliquer les communications et les interventions effectuées au sujet de la grossesse.