— Ne signez rien, me conseilla-t-elle. Nous allons conserver les originaux et vérifier l’authenticité des échanges. Il faudra aussi distinguer ce qui relève de la pression professionnelle, de la négociation financière et de vos droits concernant l’enfant.

Elle m’expliqua que la proposition des cent mille euros ne suffisait pas, à elle seule, à établir une infraction. Mais les circonstances justifiaient de vérifier qui avait préparé les documents, quelles informations avaient été utilisées et si quelqu’un avait tenté de m’empêcher d’exercer mes droits.

Elle me recommanda également de conserver tous les messages reçus de Thomas et de ne communiquer avec lui que par écrit.

Je suivis ses conseils.

Pour la première fois depuis le test positif, je cessai de prendre chaque décision dans l’urgence. Je préparai mon suivi médical, organisai mon budget et demandai à ma mère de m’accompagner aux rendez-vous lorsque j’en ressentais le besoin.

Je ne voulais pas que mon enfant grandisse dans la peur de manquer d’argent. Mais je ne voulais pas non plus qu’il vienne au monde avec l’idée que son existence devait être achetée ou négociée.

Thomas, lui, continuait de m’écrire.

D’abord, ses messages furent pratiques.

« Comment se passe ta grossesse ? »

Puis ils devinrent plus insistants.

« Ma mère m’a dit qu’elle était venue te voir. Tu n’aurais pas dû lui montrer les documents. »

Enfin, un soir, il écrivit :

« Claire, tu ne comprends pas ce que cette histoire peut détruire. Je ne peux pas perdre tout ce que j’ai construit. »

Je répondis une seule fois :

« Moi non plus, je ne peux pas perdre ce que je suis en train de construire. Et je ne te demanderai plus de choisir entre ta carrière et ton enfant. Tu as déjà fait ton choix. »

Il ne répondit pas.

À vingt-quatre semaines de grossesse, je reçus un appel de la clinique lyonnaise où Thomas travaillait.

La responsable administrative voulait vérifier une information concernant mon ancien emploi. Elle m’expliqua qu’une demande de renseignements avait été adressée à mon ancienne direction, mais que la clinique n’avait pas donné suite sans clarification.

Je demandai une copie de la demande et transmis immédiatement l’information à mon avocate.

Nous découvrîmes qu’un représentant du cabinet de Marc Valois avait sollicité des éléments concernant mon départ de Lyon et ma situation professionnelle. La demande ne prouvait pas qu’il y avait eu une volonté de me nuire, mais elle confirmait que des personnes extérieures à notre couple cherchaient à recueillir des informations sur moi.

Mon avocate envoya une lettre formelle demandant que toute communication future respecte mes droits et passe par les voies appropriées.

Je n’avais pas envie de mener une guerre. Je voulais simplement qu’on me laisse vivre ma grossesse sans me surveiller, sans me faire pression et sans essayer de décider à ma place.

À partir de ce moment-là, je ne répondis plus aux messages personnels de Thomas.

Je ne lui interdisais pas de s’intéresser à l’enfant. Je refusais seulement de continuer à être son interlocutrice secrète, celle qu’il pouvait contacter quand il avait peur pour sa réputation et ignorer lorsqu’elle avait besoin de lui.

À trente-deux semaines, je reçus une lettre de Thomas.

Elle ne contenait ni proposition financière ni document juridique.

Seulement deux pages manuscrites.

Il écrivait qu’il avait accepté de participer à une réunion avec Marc Valois, qu’il avait d’abord pensé pouvoir résoudre la situation en m’aidant financièrement à partir, et qu’il s’était persuadé que son absence serait moins douloureuse qu’une présence qu’il ne désirait pas.

Puis il ajoutait :

« J’ai passé des mois à expliquer que je n’avais pas le choix. En réalité, j’avais plusieurs choix et j’ai pris celui qui me protégeait le mieux. Je ne sais pas si tu me pardonneras un jour. Je ne te le demande pas. »

Je lus la lettre deux fois.

Il y avait enfin une forme de vérité dans ses mots. Mais la vérité n’effaçait ni les semaines de silence ni les nuits où j’avais eu peur de ne pas pouvoir tout assumer seule.

Je rangeai la lettre dans le dossier destiné à mon avocate.

Je ne lui répondis pas.

Mon fils naquit un matin de novembre, à 6 h 41.

Il s’appelait Gabriel.

Il avait de petites mains, des cheveux sombres et un cri vigoureux qui remplit la chambre de maternité. Lorsque la sage-femme le posa contre moi, je sentis une émotion si profonde que je ne sus pas immédiatement si je riais ou si je pleurais.

Ma mère était à mes côtés.

— Bonjour, mon petit cœur, murmurai-je.

Pendant quelques heures, le monde se réduisit à sa respiration contre moi.

Puis, le lendemain matin, une infirmière entra avec une enveloppe.

— Quelqu’un l’a déposée à l’accueil. Elle est à votre nom.

Je reconnus l’écriture de Thomas.