Émilie ne dormit pas cette nuit-là.
Elle resta assise près du couffin, le téléphone de Thomas photographié dans sa mémoire et le rapport génétique serré entre ses doigts. Le bébé remua, poussa un petit soupir et referma sa main autour de son index.
Elle l’aimait. C’était précisément ce qui rendait la situation insupportable.
Cette petite fille n’avait rien fait. Elle n’était responsable ni des mensonges de Thomas ni des décisions de ceux qui avaient peut-être organisé cet échange.
À 6 h 12, Émilie envoya les captures d’écran à son avocate, Maître Sophie Garnier, avec une phrase :
« J’ai peur que mon mari sache depuis le début que ce bébé n’est pas le mien. Que dois-je faire pour protéger les deux enfants ? »
La réponse arriva peu après.
« Ne confrontez personne seule. Conservez les preuves originales. Contactez les autorités chargées du dossier et demandez que les deux enfants soient identifiés officiellement, sans délai. »
Émilie suivit ces instructions. Elle ne voulait pas arracher le bébé à son foyer ni prendre une décision qui pourrait mettre les enfants en danger. Elle voulait retrouver Alice et comprendre ce qui s’était passé.
À 8 h 30, elle appela la maternité.
La responsable qualité lui proposa un rendez-vous dans l’après-midi. Émilie refusa d’attendre sans prévenir son avocate et demanda que les documents relatifs à la naissance, aux bracelets d’identification, aux transferts entre services et aux personnes ayant eu accès aux nouveau-nés soient préservés.
Lorsqu’elle raccrocha, Thomas se tenait dans l’encadrement de la porte.
— À qui téléphonais-tu ?
— À la maternité.
Son regard se durcit.
— Je t’avais demandé d’arrêter.
— Tu m’avais demandé de ne pas chercher ma fille.
— C’est aussi ma fille !
— Alors pourquoi as-tu si peur que je vérifie ?
Il s’approcha du couffin et souleva délicatement la couverture.
— Regarde-la, Émilie. Elle a besoin de calme, pas de tes accusations.
— Elle a besoin de connaître ses parents. Comme Alice.
Thomas rabattit la couverture un peu trop brusquement. Le bébé se mit à pleurer.
Il recula, passa une main dans ses cheveux et murmura :
— Tu ne sais pas ce que tu es en train de déclencher.
Cette phrase confirma ce qu’Émilie redoutait : son mari ne semblait pas seulement inquiet pour leur famille. Il paraissait terrifié par ce qu’une enquête pourrait révéler.
À quatorze heures, Émilie se présenta à la maternité accompagnée de son avocate.
Le docteur Adrien Lefèvre les attendait dans une salle de réunion. Il avait les traits tirés. À ses côtés se trouvaient la responsable qualité et une cadre infirmière.
Maître Garnier posa le rapport génétique sur la table.
— Nous souhaitons connaître la chaîne complète d’identification des deux nouveau-nés, depuis leur naissance jusqu’à leur sortie du service.
Adrien joignit les mains.
— Nous avons déjà commencé une vérification interne. Il est possible qu’une erreur de bracelet se soit produite pendant une période de forte activité.
— Une erreur de bracelet n’explique pas pourquoi le mari de ma cliente semble vouloir l’empêcher de vérifier l’identité de l’enfant, répondit l’avocate. Nous demandons également que les données disponibles soient conservées pour les autorités.
Le médecin ne répondit pas immédiatement.
Émilie le regarda.
— Docteur, quand je vous ai demandé où était Alice, vous avez hésité. Pourquoi ?
— Parce que…
Il s’interrompit.
La responsable qualité lui adressa un regard inquiet.
— Adrien, dit-elle, il faut tout reprendre depuis le début.
Il baissa les yeux.
— Le soir de votre accouchement, madame Laurent, deux nouveau-nés ont été transférés presque simultanément entre les chambres et l’unité de surveillance. Votre hémorragie a nécessité une prise en charge urgente. Les équipes ont été réorganisées.
— Et vous avez échangé les bébés ?
— Nous avons constaté une incohérence dans les dossiers, mais nous n’avons pas encore établi exactement à quel moment elle s’est produite.
— Vous m’avez dit que ma fille était en surveillance néonatale.
— C’est ce qu’indiquait le dossier qui m’a été présenté.
Émilie sentit une colère froide remplacer sa peur.
— Vous auriez pu vérifier.
Adrien ne chercha pas à se défendre.
— Oui.
La responsable qualité ouvrit un classeur.
— Nous avons retrouvé une anomalie dans la traçabilité des bracelets. Un changement de lit a été enregistré, puis corrigé manuellement. La modification ne comporte pas de justification complète.
Maître Garnier demanda une copie de cette trace et la transmission des éléments aux autorités compétentes.
Puis elle posa une dernière question :
— Qui a demandé la correction manuelle ?
La responsable consulta la page suivante.
Son visage changea.
— Le compte utilisé appartient au docteur Lefèvre.
Émilie se tourna vers lui.
— Vous avez changé le dossier de ma fille ?
Adrien resta silencieux plusieurs secondes.
— J’ai modifié une affectation, oui. Mais je n’ai pas, à ce stade, la certitude que cette modification corresponde à l’échange lui-même.