— Et vous l’avez cru ?
— Je voulais le croire.
— Ce n’est pas une réponse.
Victoire se mit à pleurer.
— Je l’ai appris après notre sortie. Il m’a dit qu’Alice était biologiquement votre fille. Il m’a promis qu’il allait arranger la situation, qu’il trouverait une solution pour que les deux familles ne soient pas détruites.
— Et vous avez gardé ma fille ?
— Oui.
Émilie se leva si brusquement que sa chaise recula.
— Vous avez gardé mon enfant pendant que je berçais la vôtre !
— Je sais.
— Non. Vous ne savez pas ce que j’ai vécu. Je regardais son poignet tous les jours. Je me demandais si je devenais folle. Mon propre mari me disait de me taire.
Victoire ne répondit pas.
Émilie continua, la voix tremblante :
— Pourquoi m’appelez-vous maintenant ?
— Parce que Thomas veut que je parte avec Alice. Il m’a dit que si les tests étaient rendus publics, je devais quitter la France quelques semaines avec elle, le temps que les choses se calment.
— Il vous a demandé de partir avec une enfant qui n’est pas la vôtre ?
— Il a dit qu’il la protégerait mieux avec moi qu’avec vous, parce que vous étiez instable.
Émilie eut un rire bref, sans joie.
— Il utilise le même mensonge pour nous deux.
Victoire sanglota.
— Je ne veux pas perdre Alice.
Émilie resta silencieuse quelques secondes.
Puis elle répondit :
— Moi non plus, je ne veux pas perdre ma fille. Mais aucune de nous ne peut décider seule de ce qui est bon pour elle. Nous devons arrêter de l’écouter, lui, et laisser les autorités établir la vérité.
Victoire accepta de rencontrer les enquêteurs et de présenter Alice pour les vérifications nécessaires.
Avant de raccrocher, elle ajouta :
— Émilie… Thomas m’a dit qu’il avait fait cela pour me sauver.
— Vous sauver de quoi ?
La réponse arriva dans un souffle.
— De ne jamais pouvoir avoir d’enfant.
Le lendemain, l’histoire prit une autre dimension.
Les enquêteurs découvrirent que Thomas avait consulté, avant les naissances, des informations concernant les procédures d’identification des nouveau-nés et les conséquences juridiques d’une erreur de maternité.
Ces recherches ne prouvaient pas, à elles seules, qu’il avait organisé un échange. Mais elles contredisaient sa première affirmation selon laquelle il n’avait jamais envisagé une telle possibilité.
Ils retrouvèrent également des messages où Thomas promettait à Victoire qu’elle pourrait « enfin élever un enfant sans avoir peur qu’on le lui retire ».
En parallèle, une conversation avec Adrien révélait qu’il avait accepté de modifier une affectation dans le système, après que Thomas lui eut affirmé qu’il s’agissait d’une correction urgente. Adrien disait ne pas avoir compris que cette modification pourrait masquer l’identité réelle d’un nouveau-né.
Les enquêteurs devaient encore déterminer si cette explication était crédible et quel avait été le rôle exact de chacun.
Émilie ne chercha pas à rencontrer Thomas.
Elle avait peur de ce qu’il pourrait lui dire, mais davantage encore de ce qu’elle pourrait être tentée de croire si elle l’entendait s’excuser.
Elle se concentra sur Alice.
Une nouvelle expertise génétique fut organisée pour les deux enfants, avec des prélèvements et une identification contrôlés. Les résultats confirmèrent ce que le premier test d’Émilie avait révélé : le bébé qu’elle avait ramené chez elle était biologiquement la fille de Victoire, et Alice était bien l’enfant biologique d’Émilie et de Thomas.
Les autorités organisèrent les démarches nécessaires pour protéger les deux nourrissons pendant que la situation familiale et juridique était examinée.
Ce fut la première fois qu’Émilie vit Alice depuis l’accouchement.
Elle attendait dans une pièce calme, accompagnée de sa mère et d’une professionnelle chargée de veiller au bien-être des enfants. Lorsque Victoire entra avec le bébé, Émilie eut l’impression que le temps se brisait en deux.
Alice avait la petite tache brune en forme de virgule au-dessus du poignet droit.
La même marque qu’elle avait cherchée chaque soir.
Émilie tendit les bras, puis s’arrêta.
— Est-ce que je peux la prendre ?
La professionnelle lui répondit qu’elles allaient organiser le contact progressivement, dans le respect des besoins du bébé et des recommandations médicales.
Alors Émilie attendit.
Elle ne voulait pas que sa première étreinte avec sa fille soit encore une décision imposée par quelqu’un d’autre.
Lorsque la professionnelle lui plaça enfin Alice dans les bras, Émilie sentit ses jambes trembler.
Elle embrassa le front de sa fille.
— Je suis là, mon cœur. Je suis là.
Alice remua, puis se calma contre elle.
Émilie pleura sans chercher à retenir ses larmes.
Victoire se tenait à quelques mètres, le visage ravagé. Elle avait aimé l’enfant qu’elle croyait être la sienne. Elle devait maintenant affronter la réalité de ce qui s’était passé et répondre aux questions des autorités sur ce qu’elle avait su, et à quel moment.