— Pourquoi ?
Il leva enfin les yeux.
— Parce qu’on m’a demandé de le faire.
— Qui ?
Adrien regarda la porte, comme s’il espérait encore que quelqu’un entrerait pour le sauver de cette question.
— Thomas Delcourt.
Le silence qui suivit sembla vider la pièce de tout son air.
Émilie s’agrippa au bord de la table.
— Mon mari n’était pas dans le service pendant mon accouchement.
— Il est venu après votre transfert en salle de réveil. Il m’a parlé d’une situation familiale urgente. Il m’a demandé de corriger une information concernant l’identification de l’enfant.
— Et vous avez accepté ?
— Je savais qu’il existait un lien entre les deux familles. Je ne pensais pas que cela irait aussi loin.
— Quel lien ?
Adrien ferma les yeux.
— Il faut que je vous raconte ce que je sais. Mais je veux le faire en présence des autorités.
Maître Garnier acquiesça. Elle lui demanda de ne plus manipuler les dossiers et de transmettre ses explications aux enquêteurs.
Avant de partir, Émilie se retourna une dernière fois.
— Où est ma fille ?
Adrien ne répondit pas.
Et ce silence fut la chose la plus terrible de toutes.
Le lendemain matin, les enquêteurs convoquèrent Thomas pour recueillir sa version des faits. Émilie ne fut pas présente à cet entretien, mais son avocate lui transmit les informations qu’elle pouvait légalement communiquer.
Thomas nia d’abord toute intervention dans les dossiers médicaux.
Il affirma qu’il avait seulement rendu visite à son épouse et qu’il n’avait jamais demandé à déplacer un bébé.
Puis les enquêteurs lui présentèrent les messages échangés avec Victoire.
« Elle a compris quelque chose ? »
« Adrien dit qu’elle pose trop de questions. Fais-la arrêter. »
Thomas expliqua qu’il s’agissait d’une discussion privée sortie de son contexte.
Mais lorsqu’on lui demanda pourquoi Victoire s’inquiétait de ce qu’Émilie avait découvert, il ne sut pas fournir d’explication cohérente.
L’enquête révéla ensuite un élément qu’Émilie n’avait pas imaginé.
Thomas et Victoire se connaissaient depuis plusieurs années. Ils avaient étudié dans le même établissement avant de se retrouver lors de réunions professionnelles liées aux activités immobilières de leurs familles.
Mais leur relation n’avait rien d’une simple connaissance mondaine.
Deux ans auparavant, Victoire avait eu une grossesse difficile qui s’était terminée par la perte de son premier enfant, peu après la naissance. Thomas l’avait accompagnée pendant cette période, à la demande d’un ami commun.
Après ce drame, Victoire avait développé une peur profonde de perdre un autre bébé.
Lorsque sa grossesse suivante avait été annoncée, Thomas s’était montré particulièrement présent. Il lui avait promis qu’elle ne serait plus jamais seule face à cette peur.
Émilie avait ignoré tout cela.
Elle avait cru que son mari était simplement occupé par son travail.
En réalité, Thomas avait entretenu avec Victoire une proximité qu’il lui avait cachée.
Cependant, les enquêteurs ne considéraient pas cette relation comme une preuve suffisante d’un échange intentionnel. Ils devaient établir les actes, les communications et les éventuels intérêts de chacun.
Une question restait centrale : pourquoi aurait-on voulu que Victoire reparte avec Alice et Émilie avec Inès ?
La réponse se trouvait dans les dossiers financiers de Thomas.
Trois jours plus tard, Maître Garnier appela Émilie.
— Nous avons une piste sérieuse. Mais je préfère vous prévenir : ce que nous avons découvert concerne aussi votre mari.
Une société de conseil créée par Thomas avait reçu plusieurs virements provenant d’une structure contrôlée par la famille Delmas. Les sommes correspondaient à des honoraires de conseil et à des avances pour un projet immobilier.
Or, une partie des paiements avait été effectuée peu avant les deux accouchements.
Les enquêteurs examinaient si ces mouvements avaient un rapport avec l’échange présumé des enfants. Ils ne pouvaient pas encore l’affirmer.
Émilie sentit sa gorge se nouer.
— Victoire a payé Thomas pour prendre ma fille ?
— Nous n’avons pas cette preuve, répondit son avocate. Ne tirons pas de conclusion avant d’avoir les documents complets. Mais les transactions justifient de poursuivre les vérifications.
Ce soir-là, Émilie reçut un appel d’un numéro masqué.
— Émilie ? C’est Victoire.
Elle se redressa.
— Comment avez-vous eu mon numéro ?
— Thomas me l’a donné.
— Pourquoi m’appelez-vous ?
Victoire respira difficilement.
— Parce que je sais que vous avez fait un test ADN. Et parce que je dois vous dire une chose avant qu’il ne soit trop tard.
Émilie sentit ses doigts se refroidir.
— Où est Alice ?
Un silence.
Puis Victoire murmura :
— Elle est avec moi.
Émilie ferma les yeux.
— Vous saviez ?
— Je ne savais pas au début. Thomas m’a dit que la maternité avait commis une erreur et qu’il s’occupait de la faire corriger. Il m’a demandé de ne pas parler à votre famille, parce que cela risquait de compliquer les choses.