Étienne lui indiqua la chaise devant son bureau.

— Asseyez-vous, mademoiselle Caron.

— Je préfère rester debout.

Il observa ses traits tirés, ses cheveux attachés à la hâte et les cernes qui assombrissaient son visage. Elle avait travaillé toute la nuit, et pourtant, elle ne cherchait ni à se justifier ni à gagner du temps.

— Vous savez pourquoi vous êtes ici ?

— Parce que j’ai soigné des personnes qui n’étaient pas enregistrées comme patients de la clinique.

— Et utilisé du matériel qui ne vous appartenait pas.

— Oui.

Sa réponse directe le déconcerta.

— Vous ne comptez même pas nier ?

— À quoi bon ? Les faits sont là. Je savais que je n’avais pas le droit de faire entrer ces personnes sans autorisation. Je savais aussi que les produits utilisés appartenaient à la clinique. Je ne vais pas prétendre le contraire.

Étienne croisa les bras.

— Alors expliquez-moi pourquoi.

Élodie baissa brièvement les yeux vers ses mains.

— Parce que certaines de ces personnes n’ont personne vers qui se tourner à trois heures du matin. Et parce qu’une plaie négligée aujourd’hui peut devenir une urgence demain.

— Vous n’êtes pas autorisée à décider seule qui peut recevoir des soins dans mon établissement.

— Je le sais.

— Vous auriez pu demander une autorisation.

Elle releva la tête.

— Je l’ai fait.

Étienne se redressa.

— Pardon ?

— Il y a six mois, j’ai proposé de mettre en place une permanence de soins de première orientation, une fois par semaine, pour les personnes sans couverture médicale ou sans accès rapide à un médecin. J’avais même préparé une liste de partenaires possibles : une permanence d’accès aux soins de santé, un centre de santé municipal et une association locale. Mon projet a été transmis au service administratif.

— Je n’ai jamais vu ce document.

— Je sais. On m’a répondu que ce n’était pas une priorité et que la clinique ne pouvait pas supporter des dépenses sans retour financier.

Étienne sentit son irritation changer de direction.

Il se tourna vers son ordinateur et demanda à Julien, qui attendait à l’extérieur, de retrouver le dossier.

Quelques minutes plus tard, son assistant revint avec une chemise cartonnée.

Sur la première page figurait le titre :

Projet pilote — Permanence nocturne d’orientation et de soins infirmiers de première nécessité.

En bas, une annotation manuscrite avait été ajoutée par le service administratif :

Intérêt commercial insuffisant. Risque de précédent. À classer sans suite.

Étienne reconnut la signature de Marc Delattre.

Il resta silencieux.

— Vous auriez pu insister, finit-il par dire.

— J’aurais pu, oui. Mais j’avais déjà essuyé trois refus. Et je voyais des gens revenir avec des infections plus graves parce qu’ils avaient attendu trop longtemps avant de demander de l’aide.

— Ce n’est pas une justification pour contourner les règles.

— Non, monsieur. C’est une explication. Pas une excuse.

Cette fois, Étienne ne trouva rien à répondre immédiatement.

Il avait imaginé une employée persuadée que sa compassion lui donnait tous les droits. Il découvrait une femme qui connaissait les limites de sa fonction, qui avait tenté d’obtenir une autorisation et qui avait ensuite choisi, à tort ou à raison, de ne plus attendre.

Mais une autre question le préoccupait.

— Votre carnet bleu. Pourquoi noter tous ces noms et ces informations ?

Élodie pâlit légèrement.

— Pour ne pas perdre le fil des situations. Je note les dates, les soins réalisés et les orientations recommandées.

— Vous savez que les informations médicales sont confidentielles ?

— Oui. C’est pour cela que le carnet reste avec moi et que je ne donne pas ces informations à des tiers. Mais je reconnais que ce n’est pas un système suffisamment sécurisé. Je peux le remettre à la personne chargée de vérifier les dossiers, à condition que les données soient traitées correctement.

Étienne hocha lentement la tête.

— Vous comprenez donc que votre initiative peut exposer les patients, la clinique et vous-même à des risques ?

— Oui.

Elle marqua une pause.

— Mais je voudrais que vous compreniez aussi une chose. Je n’ai jamais considéré ces personnes comme des clients. Ce sont des êtres humains qui ont parfois besoin qu’on leur indique où aller, qu’on nettoie une plaie superficielle ou qu’on leur explique quand une situation exige des urgences. Je ne prétends pas remplacer un médecin ni un service hospitalier. J’essaie simplement de ne pas les laisser repartir sans solution.

Étienne détourna les yeux.

Une phrase ancienne venait de remonter à sa mémoire.

Quatre ans plus tôt, Claire, sa femme, avait insisté pour consacrer une petite partie de leur budget à un programme d’accompagnement des patients isolés. Elle souhaitait que leurs établissements développent des partenariats avec les structures publiques et les associations.

Étienne avait refusé.