Il ne s’agissait pas d’ouvrir librement les portes de l’établissement à toute personne en difficulté. Une équipe définie assurait des permanences limitées, les situations étaient évaluées selon des critères médicaux, les soins étaient encadrés et les patients étaient orientés vers les structures adaptées lorsque cela était nécessaire.
Les situations urgentes continuaient de relever des services d’urgence appropriés. Les personnes sans couverture médicale pouvaient être accompagnées vers les dispositifs existants, sans que la clinique prétende remplacer le système public.
Élodie participa à la rédaction des procédures avec d’autres soignants. Elle insista pour que le programme ne repose pas sur le bénévolat permanent de quelques employés épuisés.
— Si nous voulons aider durablement, expliqua-t-elle lors de la première réunion, nous devons organiser cette aide. Sinon, tout dépendra de la bonne volonté d’une personne, jusqu’au jour où elle n’aura plus la force de continuer.
Étienne, assis au fond de la salle, nota cette phrase.
Le premier soir de la permanence, Maurice revint accompagné d’un travailleur social. Sa jambe avait été examinée dans une structure adaptée et il suivait désormais un parcours de soins. Le livreur à vélo, lui, avait fait contrôler son poignet et récupérait progressivement.
Rien n’était miraculeusement réglé.
D’autres personnes auraient encore besoin d’aide. Les moyens resteraient limités. Le programme devrait être évalué et ajusté.
Mais les patients n’étaient plus dépendants d’une porte de service entrouverte à trois heures du matin.
Ils disposaient enfin d’un chemin identifiable.
Après la fermeture de la permanence, Étienne demanda à Élodie de le rejoindre dans le petit bureau où le carnet bleu avait été retrouvé.
Il avait posé un objet sur la table.
Un carnet neuf, bleu foncé, accompagné d’un stylo.
Élodie le regarda, perplexe.
— C’est pour moi ?
— Pour le programme, répondit-il. Il ne servira pas à conserver des informations médicales dans un carnet personnel. Nous avons maintenant un registre sécurisé, conforme aux règles que nous avons établies. Celui-ci est simplement destiné à vos notes de travail, aux idées et aux améliorations que vous voudrez proposer.
Elle effleura la couverture.
— Vous n’avez pas peur que je vous propose encore quelque chose qui ne rapporte pas d’argent ?
Étienne eut un sourire fatigué.
— Si. J’ai encore ce réflexe, parfois.
Il marqua une pause.
— Mais je commence à comprendre que ce n’est pas toujours la bonne première question.
Élodie sourit enfin.
— Et quelle est la bonne question ?
Il regarda le carnet, puis les lumières du couloir derrière la porte vitrée.
— Je crois que je devrais commencer par demander à quoi sert notre travail. Ensuite, nous verrons comment le financer sans mettre en danger ceux qui le font.
Élodie referma doucement le carnet.
Avant de partir, Étienne resta seul quelques minutes dans le bureau. Il sortit de son portefeuille une photographie de Claire, prise quelques mois avant sa mort. Elle y tenait un dossier contre sa poitrine et riait, les cheveux soulevés par le vent.
Il avait conservé cette photo pendant quatre ans sans vraiment la regarder.
— J’ai mis du temps à comprendre, Claire, murmura-t-il.
Il ne prétendait pas avoir réparé ses erreurs. Il savait qu’un programme pilote ne changerait pas, à lui seul, toutes les difficultés d’accès aux soins. Il savait aussi qu’une entreprise devait rester financièrement viable pour continuer à soigner.
Mais il avait enfin cessé de confondre la rentabilité d’un acte avec la valeur d’une personne.
Le lendemain, lors de la réunion de direction, il demanda que le rapport annuel de la clinique ne présente pas seulement les recettes, les dépenses et le taux d’occupation. Il voulait également connaître le nombre de personnes orientées vers des soins adaptés, les obstacles rencontrés par les patients et les résultats du programme, dans le respect de leur vie privée.
Marc Delattre objecta que ces indicateurs seraient difficiles à comparer.
Étienne acquiesça.
— Alors, nous apprendrons à les mesurer correctement.
Il ne demanda pas qu’on supprime les tableaux Excel. Il demanda qu’on cesse de les prendre pour le monde entier.
Et, chaque fois qu’il passait devant la salle où se tenait la permanence nocturne, il repensait à Élodie, à Maurice, au jeune livreur et à sa femme.
Il avait voulu surprendre une infirmière en train de gaspiller les ressources de sa clinique.
Il avait découvert une faille dans les procédures, une initiative imparfaite, une nécessité longtemps ignorée et, surtout, sa propre erreur de jugement.
Ce soir-là, Étienne avait compris qu’une clinique ne se mesurait pas seulement à ce qu’elle gagnait en soignant les patients, mais aussi à la façon dont elle traitait ceux que personne ne savait encore comment accueillir.