Il se souvenait de leur conversation dans la cuisine, un soir où il rentrait tard.

— Nous ne pouvons pas financer toutes les causes du monde, Claire. Une clinique doit être rentable pour continuer à fonctionner.

Elle avait rangé ses dossiers sans colère.

Puis elle lui avait répondu :

« Tout ce qui mérite d’être fait n’apparaît pas forcément dans le chiffre d’affaires. »

À l’époque, il avait embrassé son front, promis d’en reparler et oublié la conversation dès le lendemain.

Aujourd’hui, cette phrase lui faisait l’effet d’une accusation.

Il regarda Élodie.

— Vous avez un frère, c’est bien cela ?

Elle se raidit.

— Oui. Théo. Mais je ne vois pas le rapport avec mon travail.

— Il a besoin de soins spécialisés.

— Oui. Et je vous demande de ne pas vous servir de sa situation pour décider de mon avenir professionnel.

La réponse était ferme, presque sèche.

Étienne eut honte de sa propre question.

— Vous avez raison. Votre situation personnelle ne devrait pas entrer dans cette décision.

Il referma le dossier.

— Je ne vais pas vous licencier aujourd’hui.

Élodie ne sembla pas soulagée. Elle le regarda avec méfiance.

— Pourquoi ?

— Parce que je veux comprendre ce qui s’est passé, vérifier les faits et savoir pourquoi votre projet a été écarté. Mais je ne vais pas non plus vous féliciter pour avoir contourné les procédures. À partir de maintenant, vous ne ferez plus entrer de personnes non enregistrées sans autorisation. Pour toute urgence, vous appliquerez les protocoles habituels et orienterez les personnes vers les services appropriés.

— D’accord.

— Votre carnet sera examiné dans un cadre confidentiel. Nous vérifierons également les consommables utilisés. Si des erreurs ont été commises, nous les corrigerons.

Élodie acquiesça.

Puis elle ajouta, d’une voix plus basse :

— Je voudrais seulement que Maurice ne soit pas oublié. Il a besoin d’un suivi pour sa jambe. Je lui ai expliqué où aller, mais je ne sais pas s’il s’y est rendu.

Étienne la regarda longuement.

Même convoquée devant le propriétaire qui pouvait mettre fin à son contrat, elle pensait encore à un homme qu’il n’avait jamais rencontré.

— Donnez-moi les coordonnées de la structure vers laquelle vous l’avez orienté. Nous vérifierons comment organiser un relais adapté, dans le respect de sa vie privée.

Pour la première fois depuis son entrée dans le bureau, Élodie sembla ne plus savoir quoi dire.

— Merci, murmura-t-elle.

— Ne me remerciez pas trop vite. Nous avons encore beaucoup de choses à vérifier.

Le lendemain, Étienne convoqua Marc Delattre.

Le directeur administratif arriva avec son habituel dossier de tableaux et de prévisions.

— J’ai examiné les relevés de consommation, commença Étienne. Ils montrent des écarts, mais ils ne démontrent pas à eux seuls un détournement. Pourquoi avez-vous désigné Élodie comme suspecte avant toute vérification complète ?

Marc ajusta sa cravate.

— Les chiffres étaient anormaux. Elle faisait entrer des personnes sans dossier. Il fallait bien réagir.

— Vous aviez également reçu son projet de permanence nocturne.

Marc ne répondit pas tout de suite.

— Oui. Je l’ai refusé. C’était une initiative individuelle, sans budget, sans convention et sans cadre médical défini. Je pensais protéger l’établissement.

— Pourquoi ne m’en avoir jamais parlé ?

— Vous aviez clairement indiqué que les dépenses non rentables devaient être réduites.

La phrase piqua Étienne plus qu’il ne voulait le montrer.

Marc n’avait pas entièrement tort. Depuis la mort de Claire, il avait lui-même encouragé une gestion toujours plus stricte, où chaque initiative devait prouver sa rentabilité avant même d’avoir pu démontrer son utilité.

Mais cela ne justifiait ni les accusations précipitées ni l’absence d’examen sérieux du projet.

— Vous avez raison sur un point, dit-il finalement. Il ne pouvait pas être mis en place sans cadre précis. Mais vous aviez la responsabilité de proposer une solution, pas simplement de classer le dossier.

Marc tenta de se défendre.

— Nous sommes une clinique privée, monsieur Morel. Nous ne pouvons pas devenir un dispensaire gratuit.

— Je ne vous demande pas de transformer la clinique en dispensaire. Je vous demande de déterminer ce qui est possible, légalement, médicalement et financièrement, avec des partenaires compétents.

Il lui tendit le dossier.

— Je veux un rapport complet sur les consommations, les procédures de nuit et le traitement de cette proposition. Et je veux que les mêmes critères soient appliqués à tous les services. Pas seulement à l’infirmière dont le nom a été entouré en rouge.

Marc prit la chemise sans répondre.

Pour la première fois depuis longtemps, Étienne avait l’impression de diriger autre chose qu’une addition de colonnes comptables.

Trois semaines plus tard, les vérifications apportèrent plusieurs éclaircissements.