— Qu’est-ce que maman avait découvert avant de mourir ? répéta Élodie.
Gérard ferma les yeux.
Pendant dix-huit ans, il avait réussi à vivre avec ce secret en se répétant qu’il avait agi pour protéger sa nièce. Mais en voyant Élodie, enceinte de trente-deux semaines, allongée sur un lit d’hôpital après avoir été frappée par la maîtresse de son mari, il comprit que son silence n’avait protégé personne.
Il avait simplement laissé le mensonge grandir.
— Je vais tout t’expliquer, murmura-t-il. Mais pas ici. Pas devant Antoine.
Élodie se redressa malgré les protestations de la sage-femme.
— Antoine est-il impliqué dans la mort de ma mère ?
Gérard ne répondit pas immédiatement.
Et ce silence fut pire que n’importe quel aveu.
— Sortez, demanda Élodie à l’équipe médicale, après avoir obtenu l’assurance que son bébé allait bien et qu’elle pouvait parler quelques minutes. Je veux entendre la vérité.
Gérard s’assit près d’elle. Sophie Renaud resta à la porte, son téléphone à la main.
— Ta mère, Marianne, n’est pas morte dans un simple accident.
Élodie sentit ses doigts devenir glacés.
— La police avait conclu à une perte de contrôle sur une route mouillée.
— C’est ce que nous avons tous cru au début. Puis j’ai découvert qu’elle avait rendez-vous avec un auditeur indépendant le lendemain de sa mort. Elle avait trouvé des irrégularités dans les comptes d’une filiale du groupe Morel-Delmas.
— Quelles irrégularités ?
— Des factures fictives. Des contrats de maintenance surfacturés. Des paiements qui transitaient par plusieurs sociétés avant de disparaître. Ta mère était médecin, mais elle siégeait aussi au conseil de surveillance du groupe. Elle avait remarqué que certains équipements médicaux étaient facturés sans avoir été livrés.
Élodie connaissait ce genre de montage. Elle avait passé trois ans à enquêter sur des fraudes financières. Mais elle n’avait jamais imaginé que le premier dossier de cette nature auquel elle serait confrontée serait celui de sa propre famille.
— Qui détournait l’argent ?
Gérard regarda la porte.
— À l’époque, les soupçons se portaient sur deux dirigeants de la filiale et sur un intermédiaire financier. L’un de ces intermédiaires travaillait pour la famille Delmas.
Élodie se figea.
— Le père d’Antoine ?
— Oui. François Delmas.
Le nom résonna dans la chambre.
François Delmas était mort cinq ans auparavant, après avoir dirigé pendant des décennies plusieurs sociétés liées au groupe. Antoine racontait souvent que son père avait été un homme dur, mais honnête, qui lui avait appris à bâtir une entreprise sans jamais dépendre de personne.
Élodie sentit une nausée monter.
— Tu veux dire que la famille de mon mari était impliquée dans une fraude qui a coûté la vie à ma mère ?
— Je ne sais pas si François Delmas a organisé l’accident. Je ne peux pas te l’affirmer. Mais je sais qu’il avait intérêt à ce que ta mère ne transmette pas ses découvertes aux auditeurs.
— Et tu as gardé le silence ?
Gérard baissa la tête.
— J’ai reçu un dossier anonyme trois semaines après l’accident. Il contenait des copies de factures et des relevés bancaires. Il y avait aussi une note manuscrite de ta mère. Elle disait qu’elle craignait que quelqu’un au sein du groupe ne cherche à la discréditer.
— Pourquoi ne pas avoir remis tout cela à la police ?
— Parce que les documents étaient incomplets. Parce que j’avais peur de détruire l’entreprise avant d’en comprendre toute l’étendue. Et parce que François Delmas m’a fait comprendre que si j’ouvrais publiquement cette affaire, je risquais de perdre le groupe que ton grand-père avait construit.
Élodie le regarda avec une incrédulité douloureuse.
— Tu as choisi l’entreprise plutôt que ma mère.
— Oui, répondit-il, la voix brisée. Et j’ai passé dix-huit ans à regretter ce choix.
Elle détourna le visage.
Durant son enfance, Gérard avait été celui qui l’emmenait au cinéma, qui réparait son vélo et qui lui avait expliqué, le jour de l’enterrement, que sa mère était partie trop tôt, mais qu’elle ne souffrait plus.
Il avait été sa figure de sécurité.
Et lui aussi avait décidé qu’elle ne méritait pas toute la vérité.
— Pourquoi le dossier est-il encore ici ? demanda-t-elle.
— Parce que j’ai conservé les pièces originales dans les archives sécurisées du groupe. Je n’ai jamais réussi à les détruire. J’ai cru, à tort, qu’en les enfermant, je pouvais empêcher le passé de nous atteindre.
Sophie s’approcha.
— Monsieur Morel, le système a enregistré une tentative d’accès avec un identifiant administratif. Nous avons également une copie de la tentative de suppression de la vidéosurveillance. Il faut préserver les journaux d’accès et éviter toute manipulation supplémentaire.
Gérard acquiesça.
Élodie, elle, ne quittait plus son oncle des yeux.
— Et Antoine ? Pourquoi était-il ici aujourd’hui ?
Gérard se redressa lentement.
— C’est justement ce que nous devons découvrir.