— Je ne savais plus comment te parler.
Élodie eut un sourire sans joie.
— Tu savais très bien comment me parler quand tu voulais que je signe tes documents, quand tu voulais que je te donne accès aux comptes ou quand tu voulais que je te laisse prendre des décisions à ma place.
Antoine resta silencieux.
— Tu peux partir, dit-elle.
— Élodie, s’il te plaît…
— Je ne veux plus que tu me demandes de te faire confiance. Je veux des faits. Et jusqu’à ce que la vérité soit établie, tu ne prendras aucune décision à ma place concernant ma santé ou mon patrimoine.
Elle se tourna vers Sophie.
— Je veux que mon conseil soit informé de tout ce qui vient d’être dit.
Antoine la regarda comme s’il ne reconnaissait plus la femme devant lui.
Puis il sortit.
Cette fois, personne ne le retint.
Le lendemain, Gérard fit ouvrir les archives sécurisées du groupe en présence de la responsable juridique et d’un archiviste indépendant. Les documents furent inventoriés, copiés de manière à préserver leur intégrité et placés sous contrôle, afin que leur examen puisse se poursuivre sans altérer les originaux.
Élodie ne se rendit pas sur place. Son médecin lui avait recommandé du repos, et elle refusait désormais de sacrifier sa santé pour satisfaire la curiosité des autres.
Gérard vint la voir dans l’après-midi.
Il tenait une enveloppe brune.
— J’ai retrouvé ceci dans le dossier de ta mère.
Élodie l’observa sans la prendre.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une lettre qu’elle avait écrite trois jours avant sa mort. Elle était adressée à moi, mais je ne l’ai jamais reçue. Elle avait été glissée parmi les pièces du dossier anonyme.
Il posa l’enveloppe sur la table.
L’écriture de Marianne était reconnaissable entre mille : les lettres légèrement penchées, les mots soulignés deux fois lorsqu’elle voulait insister.
Élodie l’ouvrit avec précaution.
Gérard,
Je crois que j’ai enfin compris comment l’argent disparaît. Les factures sont créées par une filiale, validées par un intermédiaire, puis réglées à des sociétés qui n’ont ni personnel ni activité réelle. J’ai retrouvé trois bénéficiaires. L’un d’eux est lié à François Delmas.
Je ne sais pas encore si François dirige lui-même le système ou s’il le protège pour éviter un scandale. Mais il sait que j’ai découvert quelque chose.
Si je ne peux pas te parler demain, ne laisse personne présenter mes notes comme les divagations d’une femme qui aurait mal compris les comptes. Fais vérifier les pièces par quelqu’un d’indépendant.
Et surtout, protège Élodie. Elle est encore trop jeune pour comprendre jusqu’où certaines personnes sont prêtes à aller pour protéger leur nom.
Élodie s’arrêta de lire.
Sa vue se brouilla.
Sa mère avait pensé à elle jusqu’à la dernière minute.
— Pourquoi ne m’as-tu jamais montré cela ? demanda-t-elle.
Gérard baissa la tête.
— Parce que j’ai reçu les premières pièces après sa mort et que je n’ai jamais trouvé cette lettre. Je ne l’ai découverte que maintenant. Je ne savais pas qu’elle existait.
— Mais tu savais qu’elle avait enquêté.
— Oui.
— Tu savais que François Delmas était lié à l’un des bénéficiaires.
— Oui.
Élodie posa la lettre.
— Et tu m’as laissée épouser son fils sans rien me dire.
Gérard encaissa les mots sans se défendre.
— J’avais peur de t’accuser sans preuve. Puis tu es tombée amoureuse d’Antoine. Je me suis raconté que les actes d’un père ne déterminaient pas ceux de son fils. Je voulais croire qu’il était différent.
— Et tu as préféré ne pas regarder.
— Oui.
Élodie détourna les yeux vers la fenêtre.
Il y avait des secrets qu’on gardait pour protéger une personne. Et d’autres qu’on gardait parce qu’on avait peur de ce qu’il faudrait faire si on les révélait.
Gérard avait confondu les deux.
— Je ne peux pas te pardonner aujourd’hui, dit-elle. Je ne sais même pas si je le pourrai un jour.
— Je comprends.
— Mais tu vas remettre tous les documents aux personnes compétentes. Tous. Même ceux qui pourraient nuire à ton entreprise.
Gérard hocha la tête.
— Je te le promets.
— Ne me promets rien. Fais-le.
Il acquiesça une seconde fois.
Cette fois, il ne demanda pas qu’elle lui fasse confiance.
Les semaines suivantes révélèrent une histoire plus complexe que ce qu’Élodie avait imaginé.
Les documents confirmaient l’existence de paiements suspects et de sociétés sans activité apparente. Plusieurs transactions avaient été validées par des personnes qui avaient travaillé avec François Delmas. D’autres impliquaient des intermédiaires dont les rôles restaient à établir.
Mais aucun élément retrouvé à ce stade ne démontrait que François avait commandité l’accident de Marianne.
La lettre de sa mère établissait qu’elle craignait des pressions et qu’elle avait identifié des liens financiers inquiétants. Elle ne prouvait pas que sa mort avait été provoquée.