J’ai failli refuser l’entretien.
Pendant deux jours, j’ai laissé le message de la Fondation Delmas sur mon téléphone sans rappeler. Chaque fois que je relisais le nom de cette famille, je revoyais Élodie me saisir le bras, Victoire rire et les invités détourner les yeux.
Je ne voulais pas travailler dans un endroit où l’on pouvait me rappeler chaque matin que j’étais la femme à la vieille robe bleue.
Puis Lucas a découvert le message.
— Tu vas rappeler ?
— Je ne sais pas.
Il a posé son verre d’eau sur la table.
— Claire, tu as passé quatre ans à faire tout ce que tu pouvais pour moi. Tu n’as pas le droit de refuser une chance simplement parce que des gens ont été méchants avec toi.
— Ce n’est pas aussi simple.
— Je sais. Mais tu m’as toujours dit qu’il fallait juger un travail sur ce qu’on y fait, pas sur le nom écrit sur la porte.
Il avait raison.
Le lendemain matin, j’ai rappelé.
L’entretien était prévu le vendredi, dans les bureaux de la fondation, au huitième étage d’un immeuble près du parc Monceau.
J’ai remis ma robe bleue dans mon sac, au cas où j’aurais besoin de me rappeler pourquoi je ne voulais plus jamais dépendre du regard des autres.
Mais lorsque je suis arrivée, personne ne m’a demandé comment j’étais habillée.
La directrice des opérations, Madame Bérard, m’a accueillie avec un dossier et un café.
— Monsieur Delmas nous a parlé de votre sérieux, m’a-t-elle expliqué. Nous recherchons une assistante administrative pour notre programme d’aide aux familles confrontées à des dépenses médicales importantes. Le poste comporte du suivi de dossiers, des appels aux bénéficiaires et de la vérification de pièces justificatives.
J’ai parcouru la fiche.
Le salaire était fixe, les horaires raisonnables et le contrat prévoyait une période d’essai classique.
Pour la première fois depuis longtemps, je voyais un travail qui pouvait me permettre de garder un peu de stabilité sans courir d’un emploi à l’autre.
— Pourquoi moi ? ai-je demandé.
Madame Bérard a posé son stylo.
— Parce que vous avez l’habitude de gérer des urgences sans perdre de vue les personnes concernées. Et parce que votre expérience administrative, même acquise dans différents petits emplois, correspond à ce que nous recherchons.
Elle marqua une pause.
— Je préfère aussi être honnête avec vous. Monsieur Delmas n’a pas participé à la décision finale. Il a signalé votre candidature, mais le recrutement est conduit par notre équipe.
Cette précision m’a rassurée.
Je ne voulais pas devoir ma place à la gratitude d’un homme qui m’avait défendue devant ses proches. Je voulais pouvoir la mériter.
J’ai accepté le poste trois jours plus tard.
Et pendant les premières semaines, tout s’est plutôt bien passé.
Je découvris une équipe compétente, des collègues chaleureux et des bénéficiaires dont les situations ressemblaient parfois à la mienne. Des parents qui retardaient leurs factures pour acheter les médicaments de leurs enfants. Des personnes âgées qui ne savaient plus à qui s’adresser. Des familles qui avaient rempli trois fois le même formulaire sans recevoir de réponse.
Je connaissais cette fatigue-là.
Je savais ce que signifiait attendre un remboursement en espérant que le compte ne serait pas débité avant.
Je ne traitais donc jamais un dossier comme une simple ligne dans un tableau.
Au bout de deux mois, Madame Bérard me confia la mise à jour des archives administratives d’un programme appelé Passerelle Santé, créé trois ans auparavant pour aider les familles à payer certains frais médicaux non couverts.
Le travail semblait banal : comparer les dossiers numériques aux factures, vérifier les dates, classer les justificatifs et signaler les pièces manquantes.
Jusqu’au jeudi où je constatai que trois années entières de dossiers comptables avaient disparu du répertoire principal.
Au début, j’ai pensé à une erreur informatique.
J’ai vérifié les sauvegardes. Puis les archives papier. Ensuite, j’ai comparé les index des années précédentes avec les fichiers disponibles.
Les dossiers de la première année étaient incomplets.
Ceux de la deuxième avaient presque tous disparu.
Et ceux de la troisième ne contenaient plus que des relevés bancaires partiels, sans les factures qui auraient dû les accompagner.
Pourtant, les rapports annuels de la fondation affirmaient que les comptes avaient été vérifiés et que les aides avaient été distribuées conformément aux procédures.
J’ai recommencé mes recherches.
Dans un ancien tableau de suivi, j’ai retrouvé une série de références qui ne correspondaient à aucun dossier accessible. Chaque référence était associée à un paiement, une date et des initiales.
Les mêmes initiales revenaient régulièrement : M. D.
Marianne Delmas.
La tante d’Adrien.
Celle qui, le soir du gala, avait surtout voulu éviter un scandale devant les donateurs.
J’ai senti mon ventre se nouer.
Je n’avais aucune preuve qu’elle avait fait disparaître quoi que ce soit. Elle supervisait une partie des opérations, et ses initiales pouvaient apparaître pour des raisons parfaitement légitimes.