Les auditeurs ont demandé les originaux aux prestataires concernés.

Trois entreprises n’ont pas répondu.

Une quatrième a indiqué que le numéro de facture figurant dans les registres de la fondation ne correspondait à aucune facture qu’elle avait émise.

Le dossier a alors été transmis aux instances compétentes pour un examen plus approfondi.

Pendant ce temps, Marianne Delmas a commencé à venir plus souvent dans les bureaux.

Elle ne m’adressait presque jamais la parole. Mais chaque fois que je la croisais, elle me regardait avec une froideur qui n’avait plus rien à voir avec la vieille robe bleue.

Un après-midi, elle m’a arrêtée devant la salle des archives.

— Vous savez, Claire, certaines personnes confondent curiosité et compétence.

Je me suis arrêtée.

— Et certaines personnes confondent leur position avec le droit de faire taire les autres.

Son visage s’est durci.

— Vous devriez faire attention. Ce poste est une chance pour vous. Ne le transformez pas en problème.

J’ai pensé à Lucas, à nos factures, à ces nuits où j’avais calculé combien il nous restait jusqu’à la fin du mois.

Autrefois, j’aurais peut-être baissé les yeux par peur de perdre mon salaire.

Cette fois, j’ai répondu calmement :

— Je ne suis pas responsable des documents qui manquent. Je suis responsable de ce que je signale lorsque je les découvre.

Puis je suis partie.

Trois semaines plus tard, Adrien m’a demandé de le rejoindre dans une petite salle de réunion, en présence de Madame Bérard et de l’avocate de la fondation.

Sur la table se trouvait un dossier relié, épais de plusieurs centimètres.

— Nous avons reçu les premières conclusions du contrôle indépendant, a expliqué Adrien. Tout n’est pas encore établi, et certaines vérifications se poursuivent. Mais nous avons désormais suffisamment d’éléments pour comprendre pourquoi les archives ont été modifiées.

Il a ouvert le dossier.

Les trois années manquantes correspondaient à la période durant laquelle la fondation avait confié une partie de la gestion financière de Passerelle Santé à une société de services administratifs recommandée par un membre du conseil.

Cette société avait facturé des prestations de gestion, d’accompagnement et de coordination dont plusieurs n’étaient pas documentées de façon suffisante.

Les paiements avaient été approuvés dans le cadre des délégations internes. Les initiales de Marianne apparaissaient sur certains documents, mais cela ne prouvait pas, à lui seul, qu’elle avait participé à une irrégularité.

L’audit avait également identifié des modifications tardives des archives, effectuées avec des comptes utilisateurs appartenant à plusieurs responsables.

— Pourquoi les dossiers ont-ils disparu ? ai-je demandé.

L’avocate a pris la parole.

— Les premières constatations indiquent que les documents ont été retirés du répertoire courant pendant une réorganisation informatique. Mais cette explication ne suffit pas à rendre compte de toutes les suppressions et de toutes les incohérences. Nous cherchons encore à déterminer si ces modifications visaient à dissimuler des anomalies financières ou si elles résultaient d’autres décisions internes.

Adrien a baissé les yeux.

— Et il y a un autre élément. La société prestataire appartient à un ancien associé de mon père. Marianne a soutenu son contrat à plusieurs reprises. Elle affirmait qu’il était le seul à pouvoir remettre le programme à niveau.

Je me suis souvenue de la phrase prononcée le soir du gala : Il y a des donateurs, des journalistes…

À l’époque, j’avais cru qu’elle voulait simplement protéger la réputation de la famille.

Je commençais à comprendre que, depuis des années, la réputation de la fondation était devenue une priorité si importante que personne ne voulait regarder de trop près ce qui se passait derrière ses rapports annuels.

— Et mon accès ? ai-je demandé.

Madame Bérard a répondu :

— Les journaux confirment que vous avez consulté uniquement les dossiers compris dans votre mission. Nous n’avons retrouvé aucune copie effectuée sur un support personnel. Le signalement vous concernant était infondé.

Je me suis sentie respirer pour la première fois depuis plusieurs semaines.

Adrien a ajouté :

— Nous allons corriger votre dossier interne et faire en sorte que vous ne subissiez aucune conséquence professionnelle liée à ce signalement. Je suis désolé que vous ayez été mise dans cette situation.

Je l’ai regardé.

— Je n’ai pas besoin que vous soyez désolé parce que je suis pauvre, ni parce que votre famille m’a humiliée. J’ai besoin que les règles soient les mêmes pour tout le monde.

Il a acquiescé.

— Vous avez raison.

Ce n’était pas une victoire spectaculaire.

Personne n’a applaudi. Personne n’a fait de grand discours.

Mais, pour la première fois, je voyais une organisation accepter de reconnaître qu’un signalement devait être examiné, même lorsqu’il dérangeait des personnes puissantes.

Et cela comptait davantage que toutes les paroles prononcées au gala.