Mais il était impossible de certifier les comptes d’un programme lorsque les pièces justificatives manquaient.
J’ai préparé une note factuelle, sans accusation, puis je l’ai transmise à Madame Bérard.
Elle l’a lue en silence.
— Ne modifiez plus rien dans ces archives, m’a-t-elle dit. Ne déplacez aucun fichier et ne contactez personne au sujet de ces anomalies. Je vais vérifier les autorisations d’accès et demander un contrôle indépendant.
Son expression avait changé.
— Claire, ce que vous avez trouvé pourrait être sérieux. Mais nous devons établir les faits avant de tirer la moindre conclusion.
J’ai acquiescé.
Je pensais que cette précaution suffirait.
Je me trompais.
Le lendemain matin, en arrivant au bureau, j’ai trouvé mon accès aux archives désactivé.
À neuf heures, Madame Bérard m’a convoquée.
Elle avait devant elle une enveloppe blanche, sans logo.
— Quelqu’un a demandé que vous soyez retirée du programme Passerelle Santé, m’a-t-elle annoncé.
Mon cœur s’est serré.
— Pour quelle raison ?
— La demande indique que vous auriez consulté des données confidentielles sans autorisation.
J’ai immédiatement protesté.
— C’est faux. Vous m’avez confié cette mission.
— Je le sais. J’ai conservé votre ordre de travail. Mais quelqu’un a également signalé que vous auriez copié des documents sur un support personnel.
— Je n’ai rien copié !
Elle m’a regardée attentivement.
— Je vous crois sur ce point, mais je dois vérifier les journaux d’accès. En attendant, ne tentez pas de vous connecter à nouveau.
Je suis sortie de son bureau avec l’impression d’avoir marché dans un piège dont je ne voyais pas encore les contours.
À midi, Adrien m’a appelée.
— Claire, j’ai appris qu’il y avait un problème avec votre accès. Est-ce que vous avez découvert quelque chose dans les archives ?
J’ai hésité.
— Des dossiers comptables manquent. Trois années de justificatifs sont incomplètes, et certaines références de paiement ne correspondent plus aux documents disponibles.
Il est resté silencieux.
— Qui a accès à ces archives ?
— Je ne peux pas le déterminer seule. Mais Madame Bérard vérifie les historiques.
— Et les initiales que vous avez trouvées ?
J’ai senti ma gorge se serrer.
— Certaines références portent les initiales de votre tante.
Adrien n’a pas répondu immédiatement.
Puis il a dit :
— Ne lui en parlez pas. Ne contactez aucun bénéficiaire et ne faites aucune copie supplémentaire. Je vais demander au président du conseil d’administration de faire intervenir un auditeur indépendant.
— Vous pensez que votre tante a fait quelque chose ?
— Je pense que personne ne devrait être accusé avant que les documents aient été examinés. Pas même un membre de ma famille.
J’ai raccroché.
Cette réponse aurait dû me rassurer.
Pourtant, quelque chose me troublait : Adrien avait réagi comme si l’absence de ces dossiers n’était pas une surprise totale.
Le soir même, je suis rentrée chez moi plus tôt que d’habitude.
Lucas était dans la cuisine, en train de préparer des pâtes.
— Tu as mauvaise mine, a-t-il remarqué.
Je lui ai raconté ce que je pouvais, sans lui donner de noms ni de détails confidentiels.
Il a posé la cuillère.
— Ils veulent te faire porter la responsabilité de quelque chose que tu as découvert ?
— Je ne sais pas encore.
— Alors ne laisse personne te convaincre que tu as fait quelque chose de mal simplement parce que tu as posé une question.
J’ai souri faiblement.
C’était étrange. Pendant des années, j’avais été celle qui rassurait Lucas. Et voilà qu’il me rendait mes propres conseils.
Le lendemain, une enveloppe a été déposée à l’accueil de la fondation à mon attention.
À l’intérieur se trouvait une feuille imprimée, sans signature.
Une seule phrase :
« Si vous voulez conserver votre emploi, cessez de chercher ce qui est arrivé à l’argent de Passerelle Santé. »
J’ai relu le message plusieurs fois.
Puis j’ai remis la feuille dans l’enveloppe et je l’ai signalée à Madame Bérard. Nous avons suivi la procédure interne, et elle a demandé que la remise du courrier soit documentée.
Je n’avais aucune intention de mener ma propre enquête clandestine. Je n’étais ni auditrice ni enquêtrice. Mon rôle consistait à signaler les anomalies et à préserver les informations auxquelles j’avais légitimement accès.
Mais je ne pouvais pas non plus faire comme si cette menace n’existait pas.
Deux jours plus tard, le contrôle indépendant a commencé.
Les auditeurs ont découvert que plusieurs dossiers avaient été déplacés vers une archive secondaire à laquelle seuls quelques responsables avaient accès. Certains documents avaient été supprimés du répertoire courant, mais des traces de leurs anciennes versions subsistaient dans les sauvegardes.
L’enquête n’a pas immédiatement révélé qui avait ordonné ces modifications.
Elle a toutefois mis au jour un problème bien plus important : plusieurs paiements avaient été enregistrés sans les justificatifs normalement exigés, et certaines factures semblaient avoir été comptabilisées deux fois.