Thomas resta debout devant la boîte, incapable de détourner les yeux des vingt-sept enveloppes.
Claire, elle, en tenait une entre ses doigts. Le papier était jauni, les coins légèrement pliés. Sur le devant, son prénom apparaissait en lettres maladroites.
Elle avait imaginé tant de fois ce que Thomas aurait pu lui écrire. Des excuses, peut-être. Une explication. Ou simplement quelques mots pour lui dire qu’il se souvenait encore d’elle.
Jamais elle n’avait imaginé qu’il avait réellement essayé de lui parler.
« Pourquoi tu ne m’as pas contactée quand tu as retrouvé ces lettres ? » demanda-t-elle.
Thomas ferma les yeux un instant.
« J’ai essayé. »
Il sortit son téléphone et lui montra plusieurs captures d’écran : des recherches effectuées sur Internet, d’anciens contacts du foyer, des courriels adressés à l’administration de l’établissement. Certaines démarches étaient restées sans réponse. D’autres avaient échoué parce que Claire avait changé de nom de famille après avoir été placée sous la responsabilité d’une nouvelle structure, puis avait déménagé.
« J’ai même appelé le foyer où nous avions grandi. On m’a dit que tu étais partie depuis longtemps et qu’ils ne pouvaient pas me communiquer tes coordonnées. Je n’avais aucun moyen sûr de savoir où tu étais. »
Claire observa les dates.
Il avait effectivement entrepris ces recherches trois ans auparavant.
Pourtant, une question persistait.
« Et pendant les quinze premières années ? »
Thomas s’assit lentement.
« On m’avait dit que tu ne voulais plus me parler. »
Il marqua une pause avant de poursuivre :
« Ma mère m’avait expliqué que tu avais cessé de répondre à mes lettres, que tu avais refait ta vie et que tu ne voulais pas être ramenée à ton passé. Au début, je ne l’ai pas crue. Puis les mois ont passé. Je t’ai écrit encore et encore. Elle me disait que mes courriers revenaient ou que le foyer ne pouvait pas les transmettre. À force, j’ai fini par penser que tu avais choisi de m’oublier. »
Claire sentit sa gorge se serrer.
« Et moi, on m’a fait croire que tu m’avais oubliée. »
Ils se regardèrent en silence.
Deux adolescents avaient grandi en pensant avoir été abandonnés l’un par l’autre. Pendant dix-huit ans, chacun avait porté une blessure dont l’autre ignorait jusqu’à l’existence.
Mais une chose ne collait pas.
Anne Delcourt avait-elle réellement voulu les séparer ? Ou avait-elle agi pour une autre raison ?
Thomas poussa la boîte vers Claire.
« Il faut que tu lises ces lettres. Toutes. Je ne veux plus qu’on décide à notre place de ce que nous avons le droit de savoir. »
La première lettre
Claire ouvrit délicatement l’enveloppe la plus ancienne.
L’écriture était celle d’un garçon de quatorze ans. Les mots se bousculaient, les phrases étaient parfois barrées, et plusieurs taches d’encre marquaient le papier.
« Chère Claire,
Je suis arrivé dans ma nouvelle maison. Il y a un grand jardin et une chambre rien qu’à moi. C’est bizarre de dormir sans entendre les autres enfants dans le couloir.
Madame Anne m’a dit que je pouvais garder tes dessins. Je les ai cachés dans mon tiroir parce que je ne veux pas les abîmer.
Je te promets que je reviendrai. Je vais travailler à l’école et devenir quelqu’un de bien. Quand je serai grand, je trouverai un moyen de t’aider aussi.
N’oublie pas notre maison avec deux portes et deux clés.
Ton Tom. »
Claire posa la lettre sur ses genoux.
Elle se souvenait de cette maison dessinée sur une feuille quadrillée. Deux fenêtres, un jardin immense et deux portes d’entrée, une pour chacun. Thomas avait insisté pour qu’il y ait deux clés, afin que personne ne puisse jamais enfermer l’autre dehors.
Elle passa rapidement à la deuxième lettre, puis à la troisième.
Au fil des pages, l’écriture changeait. Les phrases devenaient plus longues, les mots plus assurés. Thomas lui racontait ses premiers jours au collège, sa peur de décevoir ses parents adoptifs, ses difficultés à se faire des amis.
Dans une lettre, il écrivait :
« Maman dit que je dois arrêter de parler du foyer. Elle dit que je suis maintenant un Delcourt et que je dois regarder devant moi. Mais je ne comprends pas pourquoi regarder devant moi m’obligerait à oublier les gens qui m’ont aidé à tenir debout. »
Claire leva les yeux vers lui.
« Tu l’appelais déjà maman ? »
Thomas acquiesça.
« Elle n’était pas toujours méchante. Elle m’a donné un foyer, une éducation, des possibilités que je n’aurais peut-être jamais eues autrement. Je l’ai aimée. C’est justement pour ça que ce que j’ai découvert m’a détruit. »
Il ne cherchait pas à défendre Anne. Il refusait simplement de réduire toute leur histoire à un seul acte.
Claire reprit sa lecture.