Les premières lettres étaient pleines d’espoir. Les suivantes laissaient apparaître une inquiétude croissante. Thomas demandait pourquoi il n’avait jamais de réponse. Il se demandait si Claire était malade, si elle avait déménagé, si elle lui en voulait.

Dans la douzième lettre, il avait écrit :

« Si tu ne veux plus me voir, je respecterai ton choix. Mais s’il te plaît, écris-moi une dernière fois pour que je le sache de toi-même. Je ne veux pas passer ma vie à attendre devant une porte qui n’existe plus. »

Claire dut s’arrêter.

Elle avait, elle aussi, écrit des mots presque identiques dans ses cahiers. Elle ne les avait jamais envoyés. À l’époque, elle avait fini par croire qu’elle ne méritait peut-être pas qu’on revienne la chercher.

« Tom… » murmura-t-elle.

Il s’approcha, mais ne la toucha pas.

« Je suis désolé. »

« Ce n’est pas toi qui m’as laissé attendre, n’est-ce pas ? »

Il baissa la tête.

« Je ne sais pas encore tout ce qui s’est passé. Je sais seulement que je ne t’ai jamais oubliée. »

La lettre qui changea tout

Il restait une enveloppe différente des autres.

Elle était plus épaisse, soigneusement pliée, et ne portait qu’une date : le 17 septembre, dix-huit ans plus tôt.

Thomas la prit avec précaution.

« C’est la dernière. Celle que j’ai écrite juste avant que ma mère m’interdise définitivement de parler de toi. »

Il ouvrit l’enveloppe et commença à lire.

« Claire,

Aujourd’hui, papa m’a dit que je devais comprendre que ma nouvelle famille avait des responsabilités. Il m’a expliqué que je ne pouvais pas sauver tout le monde.

Je ne sais pas ce que ça veut dire. Je ne veux sauver personne. Je veux seulement revoir ma meilleure amie.

Maman a pris les lettres que j’avais préparées. Elle m’a dit qu’elle allait s’occuper de les envoyer, mais je crois qu’elle est en colère contre moi.

Si tu lis un jour cette lettre, sache que je n’ai pas choisi de partir loin de toi. J’ai eu peur. Je ne savais pas comment me battre contre les adultes.

Je te retrouverai quand je serai assez grand pour décider par moi-même. »

Thomas s’interrompit.

Au bas de la page, une phrase avait été ajoutée d’une autre écriture, au stylo bleu :

« Il vaut mieux qu’il apprenne à vivre sans ce passé. »

Claire fixa les mots.

« Ce n’est pas ton écriture. »

« Non. »

Thomas sortit un autre document de la boîte. C’était une feuille pliée en quatre, retrouvée au même endroit que les lettres. Elle contenait quelques lignes d’Anne, adressées à Philippe.

Le message était bref :

« Philippe, je ne peux pas continuer à gérer cette situation seule. Thomas s’accroche à cette fille comme si elle était sa seule famille. Je crains que cette relation ne l’empêche de s’intégrer à notre vie. Il faut que nous trouvions une solution durable. »

Aucune mention explicite de la destruction des lettres. Aucun aveu. Mais ces mots démontraient qu’Anne avait considéré le lien entre les deux enfants comme un problème à résoudre.

Thomas passa une main sur son visage.

« J’ai toujours pensé qu’elle voulait me protéger. Peut-être qu’elle le croyait sincèrement. Mais elle n’avait pas le droit de choisir à notre place. »

Claire n’avait pas envie de prononcer le mot pardon. Pas encore. Il aurait fallu comprendre davantage, et surtout accepter qu’une personne puisse aimer quelqu’un tout en lui faisant du mal.

Elle referma doucement la lettre.

« Il nous manque quelque chose. Pourquoi les garder pendant toutes ces années si elle voulait vraiment que tu les oublies ? »

Thomas ne répondit pas immédiatement.

Puis il se souvint.

« Dans la boîte, il y avait aussi un petit carnet. Je l’ai laissé chez mon père après avoir retrouvé les lettres. Je pensais que c’était un ancien agenda. »

Il se leva aussitôt.

« Je vais l’appeler. »

Un père qui avait gardé le silence

Philippe Delcourt répondit après plusieurs sonneries.

Thomas lui expliqua qu’il avait retrouvé les vingt-sept lettres et lui demanda s’il savait pourquoi elles avaient été conservées.

Un long silence suivit.

« Où es-tu ? » demanda finalement Philippe.

« Au bureau. Avec Claire. »

La respiration de son père changea.

« Elle est avec toi ? »

Thomas se raidit.

« Tu sais qui elle est ? »

« Oui. »

Un seul mot. Mais il contenait dix-huit années de silence.

Thomas serra le téléphone.

« Alors tu savais que maman avait caché mes lettres ? »

« Thomas, je t’en prie. Il faut qu’on parle de vive voix. »

« Pourquoi ? Pour que tu puisses encore me raconter ce que je dois croire ? »

Philippe ne répondit pas à l’accusation.