« Absolument. À cette époque, je t’écrivais encore. J’avais même demandé à une éducatrice comment envoyer une lettre à ta nouvelle adresse. »
Philippe pâlit.
« Anne m’avait dit qu’elle avait reçu cette réponse de l’établissement. Je n’ai jamais vérifié son origine. »
Claire examina le document. Il portait une signature ressemblant à la sienne, mais le papier, le tampon et la mise en page pouvaient provenir de plusieurs sources. Rien ne permettait de conclure, à lui seul, qui l’avait rédigé ni comment il avait été transmis.
« Il faut retrouver le dossier original du foyer », dit-elle. « Et savoir si cette lettre existe dans leurs archives. »
Thomas acquiesça.
Pour la première fois, ils avaient un élément concret à vérifier, au-delà des souvenirs et des suppositions.
La vérité ne se trouvait pas seulement dans la boîte
Dans les semaines qui suivirent, Thomas et Claire entreprirent des démarches auprès de l’ancien foyer et des services qui avaient suivi leur placement. Ils demandèrent l’accès aux documents communicables et firent examiner la copie de la lettre par un professionnel indépendant.
Les recherches prirent du temps.
Certains dossiers avaient été transférés lors de changements d’organismes. D’autres n’étaient plus disponibles dans leur forme originale. Les archives permettaient de confirmer certaines dates, mais pas de reconstituer chaque échange avec certitude.
Un ancien registre mentionnait toutefois une demande de correspondance formulée par Claire à l’automne de ses quatorze ans. Une note indiquait qu’une enveloppe destinée à Thomas avait été préparée. Aucun accusé de réception ne figurait à la suite.
Cette découverte ne prouvait pas qui avait empêché la lettre d’arriver. Elle établissait néanmoins que le souvenir de Claire ne reposait pas sur une invention.
Thomas, de son côté, retrouva plusieurs courriers adressés à Claire dans les papiers d’Anne. Les vingt-sept lettres n’étaient donc pas les seules traces de leur séparation. Un petit paquet contenait également des enveloppes vierges et des notes portant des dates différentes.
L’une de ces notes était particulièrement troublante :
« Ne pas transmettre avant que Thomas soit prêt à comprendre. »
L’écriture ressemblait à celle d’Anne, sans que cette seule observation suffise à établir qui avait écrit ces mots ni ce qu’ils signifiaient exactement.
Thomas eut du mal à accepter cette incertitude.
Il avait envie de condamner sa mère, de considérer chaque souvenir heureux comme une illusion et de transformer toutes ces années en une histoire simple : une personne coupable, deux victimes.
Claire comprenait cette colère. Mais elle refusait de leur laisser fabriquer une certitude à partir de leur douleur.
« On sait qu’elle a conservé des lettres qui auraient dû nous parvenir. On sait que ton père n’a pas vérifié ce qu’on lui disait. On sait que certains documents sont contradictoires. Mais on ne sait pas encore tout. »
Thomas la regarda longuement.
« Tu arrives encore à être raisonnable alors que tout ça t’est arrivé. »
« Ce n’est pas être raisonnable que de prétendre que ça ne fait pas mal. Je veux simplement connaître la vérité, pas une histoire qui me soulage pendant deux jours et qui s’écroule ensuite. »
Il acquiesça.
C’était peut-être la première décision qu’ils prenaient véritablement ensemble depuis dix-huit ans : ne pas laisser la colère choisir à leur place.
Élodie découvre que Thomas n’est plus naïf
Pendant ce temps, les préparatifs du mariage se poursuivaient.
Élodie avait remarqué que Thomas était devenu distant. Il ne lui confiait plus spontanément les détails de ses journées. Il avait reporté plusieurs rendez-vous avec les organisateurs du mariage et demandé à son notaire de réexaminer certains documents patrimoniaux.
Un soir, elle entra dans son bureau sans frapper.
« Qu’est-ce qui se passe, Thomas ? Tu m’évites depuis des semaines. »
Il referma un dossier.
« J’ai besoin de réfléchir à notre mariage. »
Elle eut un rire incrédule.
« Réfléchir ? À quelques mois de la cérémonie ? Tu plaisantes ? »
« Non. »
Élodie s’approcha de lui.
« Est-ce que quelqu’un t’a raconté quelque chose sur moi ? »
Thomas observa son visage. Il repensa aux paroles entendues par Claire, mais il ne voulait pas transformer une conversation rapportée en verdict définitif. Il souhaitait aussi comprendre si ses propres inquiétudes reposaient sur des faits plus larges.
« Je t’ai entendue parler de mes comptes, de mon nom et de ce que tu pourrais obtenir après le mariage. »
Le visage d’Élodie se figea pendant une fraction de seconde.
Puis elle sourit.
« Tu m’espionnes maintenant ? »
« Je n’ai pas besoin de t’espionner pour te demander ce que tu voulais dire. »
« C’était une plaisanterie entre amies. Tu sais très bien que je ne pense pas comme ça. »
« Alors tu n’auras aucun problème à parler franchement de nos projets financiers, de nos attentes et d’un éventuel contrat de mariage. »