Claire regarda les six cents invités, puis l’écran géant derrière elle.
Elle aurait pu tout dévoiler à cet instant. Les messages, les virements, les rapports techniques, les noms des bénéficiaires. Elle aurait pu transformer le gala de Marc en spectacle dont personne n’aurait oublié les images.
Mais elle n’était pas montée sur cette scène pour se venger.
Elle voulait que la vérité ne puisse plus être enterrée.
— Avant que quelqu’un prétende que je cherche à régler un problème conjugal devant des investisseurs, je veux préciser une chose, dit-elle. Les documents qui vont suivre ont été transmis aux personnes chargées de les examiner. Je ne vous demande pas de me croire sur parole. Je vous demande de ne pas confondre le prestige d’une entreprise avec la fiabilité de ses pratiques.
Un murmure parcourut la salle.
Marc se rapprocha du technicien.
— Coupez cet écran immédiatement.
Le technicien hésita. Il regarda le directeur des systèmes d’information, assis au premier rang, qui venait de recevoir une notification sur son téléphone.
— Monsieur Delcourt, je dois attendre les instructions du responsable technique, répondit-il.
— Je suis le président de cette société !
— Et je suis le responsable de la présentation, intervint une voix depuis la table du conseil d’administration. Laissez-la terminer.
C’était Antoine Vasseur, administrateur indépendant d’Axionis depuis six ans.
Marc se retourna vers lui.
— Antoine, tu ne comprends pas ce qui se passe.
— C’est justement pour cela que nous allons écouter.
Claire sentit ses doigts se crisper autour du micro. Elle n’avait jamais imaginé devoir expliquer l’histoire de sa propre entreprise devant une salle remplie de personnes qui, pour beaucoup, ne connaissaient même pas son rôle réel dans sa création.
Elle prit une inspiration.
— Le premier document que vous voyez est un message interne daté de quatre ans. Il demande que mon nom soit retiré de certaines annexes techniques destinées aux investisseurs.
Elle marqua une pause.
— Pris isolément, ce message ne prouve aucune fraude. Il soulève néanmoins une question légitime sur la manière dont la contribution technique initiale a été présentée. Les documents constitutifs d’Axionis, les brevets et plusieurs versions du logiciel permettent de vérifier cette histoire.
Marc esquissa un sourire méprisant.
— Voilà. Vous voyez ? Elle est en train de transformer un désaccord sur la communication en accusation publique. Claire a quitté les opérations il y a des années. Elle n’a aucune connaissance des décisions récentes.
Claire se tourna vers lui.
— Tu as raison sur un point. Je ne participe plus aux opérations quotidiennes. C’est précisément pour cette raison que je n’ai pas tiré de conclusions à partir de quelques fichiers. J’ai demandé une vérification indépendante.
Puis elle désigna l’écran.
Le document suivant affichait un tableau de transferts, avec les montants masqués et les données personnelles non nécessaires à la compréhension.
— Ces lignes correspondent à des paiements effectués vers plusieurs entités. Certains bénéficiaires sont liés à des personnes travaillant pour Axionis ou à leurs proches. Il faut encore établir la nature exacte de chaque prestation et vérifier si les opérations ont été correctement autorisées.
Le directeur financier d’Axionis se leva.
— Je demande que cette présentation soit suspendue. Nous ne pouvons pas exposer des données confidentielles de clients dans une salle publique.
Claire hocha immédiatement la tête.
— Je suis d’accord. Aucun dossier client ne sera affiché. Les éléments techniques sensibles ont été exclus de cette présentation. Les preuves détaillées ont été remises aux personnes compétentes dans un cadre sécurisé.
Cette réponse déstabilisa Marc davantage que les documents eux-mêmes.
Il avait préparé des années durant des discours où il pouvait détourner chaque question en attaquant la personne qui la posait. Il savait gérer les journalistes, rassurer les actionnaires et présenter une crise comme une opportunité.
Mais Claire ne lui offrait pas une querelle conjugale.
Elle lui présentait une procédure de vérification.
Et cette procédure avait déjà commencé.
Le dossier qu’il croyait inaccessible
Trois semaines auparavant, Claire avait découvert le dossier ORPHÉE sur une sauvegarde du serveur installé dans leur résidence.
Au départ, elle avait cru qu’il s’agissait d’un ancien projet interne. Le nom lui rappelait une plateforme expérimentale développée au début d’Axionis pour analyser les vulnérabilités informatiques et anticiper les incidents.
Elle connaissait ce projet mieux que quiconque.
Elle avait conçu son architecture initiale, défini plusieurs règles de détection et participé à la création des premiers outils d’analyse. À l’époque, ORPHÉE était destiné à protéger les clients : détecter une faille avant qu’un attaquant ne puisse l’exploiter.
Or les fichiers qu’elle avait retrouvés semblaient décrire une utilisation bien différente.