Marc resta immobile.

Puis sa voix se fit plus basse.

— Et notre mariage ? Tu y as pensé ?

Claire sentit une douleur familière lui traverser la poitrine.

Vingt et un ans de mariage ne s’effaçaient pas en une soirée. Elle se souvenait de leurs premiers bureaux, des nuits passées à corriger le logiciel, des sandwiches mangés devant des écrans et de la première fois où un grand client avait signé avec eux.

Elle se souvenait aussi de toutes les fois où Marc avait présenté ses idées comme les siennes, de chaque réunion dont elle avait été écartée et de cette manière progressive de la réduire à un rôle secondaire.

— J’y ai pensé pendant des années, répondit-elle. J’ai pensé à notre mariage quand tu as cessé de me présenter comme ta partenaire. J’y ai pensé quand tu as commencé à rentrer tard sans explication. Et j’y ai pensé quand j’ai découvert que tu avais une relation avec Élodie.

Marc baissa les yeux.

— Ce n’est pas le sujet de ce soir.

— Exactement. Ce n’est pas le sujet de l’enquête. Mais c’est le sujet de notre mariage.

Elle reprit son sac et s’éloigna.

Cette fois, il ne la retint pas.

Le conseil d’administration tranche

La réunion extraordinaire dura près de trois heures.

Les administrateurs examinèrent les premières informations disponibles, les modalités de transmission des documents et les risques liés à la confidentialité des données. Ils ne disposaient pas encore de tous les éléments permettant d’établir si des infractions avaient été commises.

Ils prirent néanmoins plusieurs décisions conservatoires.

Un cabinet indépendant serait chargé d’examiner les opérations liées au dossier ORPHÉE, les contrats de conseil concernés et les procédures d’accès aux rapports techniques. Les journaux informatiques seraient préservés afin de permettre une analyse fiable. Les personnes impliquées dans les opérations examinées seraient temporairement écartées des décisions relatives à l’audit.

Marc accepta de se retirer provisoirement de certaines fonctions opérationnelles, tout en contestant l’idée qu’il aurait agi de manière irrégulière.

Élodie fut également écartée des dossiers concernés pendant l’examen. Elle affirma que sa société avait fourni des prestations légitimes et qu’elle apporterait les justificatifs demandés.

Le conseil précisa qu’il ne s’agissait pas d’une conclusion de culpabilité, mais d’une mesure de prudence.

Pour Marc, ce fut pourtant un choc.

Depuis des années, il était habitué à ce que ses décisions deviennent celles de l’entreprise. Désormais, d’autres personnes contrôlaient l’accès aux documents, les communications relatives à l’enquête et les étapes suivantes.

Le lendemain matin, un communiqué sobre annonça l’ouverture d’un examen indépendant portant sur certaines opérations techniques et financières. Il ne mentionnait ni l’infidélité de Marc ni la scène du gala.

Claire insista pour que les deux sujets restent distincts.

Elle ne voulait pas que l’entreprise soit réduite à un scandale conjugal, ni que les questions de gouvernance soient noyées dans les commentaires sur sa vie privée.

La vérité sur les débuts d’Axionis

Dix jours plus tard, Claire reçut une convocation du cabinet chargé de l’examen.

Les enquêteurs lui demandèrent de reconstituer la création d’ORPHÉE, les responsabilités techniques de chacun et les changements apportés à la plateforme au fil des années.

Elle apporta ses anciens carnets, des versions archivées du code et des documents de conception conservés légalement.

Au cours des entretiens, elle apprit qu’une partie du projet initial avait été modifiée bien après son départ des opérations quotidiennes. Certains outils conçus pour détecter des vulnérabilités avaient été connectés à une base distincte, dont les règles d’accès et les usages n’étaient pas suffisamment documentés.

Les enquêteurs retrouvèrent aussi des échanges indiquant que plusieurs rapports avaient été transmis à des personnes qui n’apparaissaient pas dans les listes habituelles de destinataires.

Ces éléments justifiaient un examen approfondi, mais ils ne permettaient pas encore de déterminer qui avait pris chaque décision ni si tous les transferts avaient eu une finalité illicite.

Claire répondit à chaque question avec précision.

Lorsqu’elle ne savait pas, elle le disait.

Lorsqu’un document ne permettait pas de conclure, elle le signalait.

Elle ne voulait pas remplacer le récit de Marc par un récit dans lequel elle aurait automatiquement raison. Elle voulait que les faits soient établis, même si certains d’entre eux se révélaient moins simples qu’elle ne l’imaginait.

Un après-midi, un enquêteur lui demanda :

— Pourquoi n’avez-vous pas conservé une copie de l’intégralité du dossier ORPHÉE avant de transmettre les documents ?

Claire répondit sans hésiter :

— Parce que les données appartenaient à un environnement professionnel et pouvaient contenir des informations confidentielles de clients. J’ai conservé les éléments auxquels j’avais légitimement accès, puis demandé conseil sur la manière de préserver les preuves sans compromettre ces informations.

L’enquêteur nota sa réponse.