Certains rapports de vulnérabilité avaient été copiés dans un environnement distinct. Des messages évoquaient des informations « à transmettre avant la publication officielle de l’incident ». D’autres documents rapprochaient ces informations de transactions réalisées sur des sociétés dont la valeur avait fluctué après des incidents de cybersécurité.
Le tableau paraissait inquiétant.
Il ne démontrait pas encore, à lui seul, que des transactions avaient été effectuées sur la base d’informations confidentielles, ni qui les avait autorisées. Claire avait donc évité de copier les données clients sur ses appareils personnels ou de consulter des systèmes auxquels elle n’avait plus accès.
Elle avait sollicité un avocat spécialisé et un expert indépendant en investigation numérique.
L’expert avait vérifié les métadonnées, comparé plusieurs versions des fichiers et établi une chronologie préliminaire. Une partie des documents paraissait authentique, mais certains liens entre les opérations financières et les incidents techniques restaient à confirmer.
L’avocat avait alors recommandé une transmission sécurisée au directeur juridique et à deux administrateurs indépendants, avec une demande expresse de préserver les journaux informatiques et les documents comptables concernés.
Claire avait suivi cette recommandation.
Elle n’avait pas cherché à détruire Marc.
Elle avait cessé de lui laisser le contrôle exclusif de ce qui devait être vérifié.
Et ce soir-là, sur l’estrade, elle voyait les premières conséquences de cette décision.
La réaction d’Élodie
Élodie était toujours près de la sortie.
Sa robe rouge semblait soudain trop voyante dans cette salle devenue silencieuse. Elle regardait Marc, puis Antoine Vasseur, comme si elle cherchait à déterminer lequel des deux pouvait encore la protéger.
Claire posa le micro sur son support.
— Élodie, je ne vais pas afficher vos messages privés ni des informations personnelles qui ne sont pas nécessaires. Mais votre société de conseil apparaît dans les documents transmis pour vérification. Si vous avez une explication concernant les paiements ou les prestations facturées, vous aurez l’occasion de la fournir aux personnes chargées de l’examen.
Élodie pâlit.
— Vous n’avez aucune idée de ce dont vous parlez.
— C’est possible. C’est précisément pour cela qu’une vérification indépendante est nécessaire.
Marc intervint aussitôt.
— Élodie a travaillé sur des partenariats stratégiques. Sa société a fourni des prestations réelles. Ces paiements sont parfaitement normaux.
Antoine Vasseur se tourna vers lui.
— Alors il ne devrait y avoir aucune difficulté à produire les contrats, les factures et les justificatifs correspondants.
— Tu ne vas pas lancer un audit de toute l’entreprise sur la base de fichiers obtenus dans des circonstances douteuses !
— Nous n’allons pas décider ce soir si les fichiers établissent une faute, répondit Antoine. Nous allons décider si les questions qu’ils soulèvent doivent être examinées. La réponse est oui.
Plusieurs administrateurs acquiescèrent.
Le directeur juridique se leva à son tour. Il annonça qu’il avait reçu les documents transmis par Claire et qu’une procédure de conservation des pièces avait été engagée. Il précisa qu’aucune conclusion définitive ne pouvait être tirée avant la fin de l’examen.
Il ajouta que les personnes potentiellement concernées ne participeraient pas aux décisions relatives à l’enquête afin de préserver son indépendance.
Marc le fixa, incrédule.
— Tu travailles pour moi.
— Je travaille pour l’entreprise et je dois protéger ses intérêts dans le respect de mes obligations professionnelles.
La phrase, prononcée sans colère, eut plus d’effet que toutes les accusations de Claire.
Pour la première fois de la soirée, Marc ne semblait plus être l’homme qui décidait seul de ce qui pouvait être dit.
Une décision prise devant six cents témoins
Antoine Vasseur demanda une réunion extraordinaire du conseil d’administration.
Plusieurs membres quittèrent la salle pour rejoindre une pièce voisine. Le gala fut officiellement interrompu, et les organisateurs invitèrent les participants à rejoindre le cocktail de clôture sans commenter les documents présentés.
La plupart des invités avaient compris qu’il se passait quelque chose de grave. Certains avaient déjà envoyé des messages à leurs collègues. D’autres rangeaient leur téléphone, gênés d’avoir filmé la scène.
Claire descendit de l’estrade.
Marc la rattrapa dans le couloir.
— Tu viens de mettre en danger vingt ans de travail.
Elle s’arrêta.
— Notre travail, Marc.
— Tu sais ce que je veux dire.
— Oui. Tu veux dire que j’aurais dû me taire jusqu’à ce que tu décides de ce que les autres avaient le droit de savoir.
Il serra les mâchoires.
— Tu aurais pu venir me voir.
— J’ai passé trois semaines à vérifier les faits avant de te parler. Et quand j’ai compris que des documents sensibles pouvaient être concernés, j’ai demandé conseil à un avocat. Je n’allais pas te laisser être le seul à décider quelles preuves devaient disparaître ou rester accessibles.
— Tu m’accuses d’avoir détruit des preuves ?
— Non. Je dis que je ne pouvais pas confier l’examen des documents à une seule personne dont le nom apparaît dans ces documents.