J’aurais feint de ne rien savoir. Pas pour piéger ma fille par vengeance, mais pour laisser les preuves parler avant que la peur ou la colère ne détruisent ce qu’il restait de ma famille.

Et c’est exactement ce que j’ai fait.

Philippe verrouilla la porte de son bureau, puis décrocha son téléphone.

— Personne ne touche à ce dossier sans mon autorisation, dit-il à son équipe. Nous devons préserver les journaux de connexion, les documents d’origine et toutes les instructions de transfert. Contactez immédiatement le service antifraude et notre conseil juridique.

Il raccrocha et me regarda.

— Jean, il faut que tu comprennes une chose. Nous avons détecté un ordre de virement. Cela ne signifie pas encore que les fonds ont quitté le compte. Nous allons demander sa suspension et vérifier chaque autorisation.

— Et si l’argent est déjà parti ?

— Alors nous suivrons les mouvements, mais je ne peux pas te promettre qu’il sera récupéré.

Je fixai le vieux carnet bleu. Pendant quarante-trois ans, Claire avait dormi à mes côtés. Je connaissais sa façon de plier les serviettes, de choisir ses livres et de poser sa main sur mon bras lorsque je travaillais trop tard.

Mais j’ignorais qu’elle possédait vingt-huit millions d’euros.

Pourquoi m’avait-elle caché une telle fortune ?

Philippe ouvrit un autre dossier.

— Il y a une deuxième chose. Claire avait demandé, il y a six ans, que ses investissements soient placés dans une structure distincte de ton groupe immobilier. Elle avait expressément limité les personnes autorisées à consulter ce compte.

— Qui pouvait y accéder ?

— Claire. Et une personne désignée pour les opérations administratives, dans des limites précises.

Il fit défiler la page.

Le nom de Marc apparut.

Mon gendre.

Je me levai si brusquement que ma chaise recula.

— Marc gérait les investissements de Claire ?

— Pas officiellement en tant que gestionnaire du compte. Il avait été autorisé à transmettre certains documents à un cabinet extérieur. Cette autorisation ne lui permettait pas de vendre les actifs ni de transférer les fonds vers une société étrangère.

Je repensai à sa procuration générale, proposée à peine quelques heures après les obsèques.

Il ne cherchait peut-être pas seulement à m’aider à gérer mes entreprises.

Il voulait que je lui donne accès à tout.

Philippe me conseilla de ne pas rentrer seul et de ne signer aucun document présenté par ma famille. Je lui demandai toutefois de ne pas prévenir Élodie de nos découvertes avant que les mesures de protection du compte aient été prises.

Le soir même, je retournai à Saint-Didier-au-Mont-d’Or.

Élodie était dans le salon avec Marc. Sur la table basse, une chemise en cuir contenait des documents que je reconnus immédiatement : mes relevés immobiliers, une liste de mes sociétés et plusieurs pages de procuration.

Ma fille leva la tête.

— Papa, tu étais où ? On t’a cherché partout.

Je posai mon manteau.

— Je suis allé régler quelques affaires.

Marc referma la chemise.

— Justement, Jean. Nous devons avancer. Tu traverses une période difficile. Il serait raisonnable que je prenne temporairement en charge certaines démarches financières.

Je m’assis face à lui.

— Pourquoi toi ?

Il sembla surpris.

— Parce que je suis ton gendre. Je connais les marchés et les structures juridiques. Je veux te simplifier la vie.

— Et si je préfère m’en occuper moi-même ?

Élodie soupira.

— Papa, ne rends pas tout compliqué. Maman n’est plus là. Il faut bien que quelqu’un s’occupe des choses importantes.

Cette phrase me fit plus mal que je ne l’aurais cru.

Claire venait à peine d’être enterrée, et notre fille parlait déjà d’elle au passé comme d’un dossier clos.

Je baissai les yeux sur les papiers.

— Laissez-moi quelques jours. Je suis fatigué.

Marc échangea un regard rapide avec Élodie.

— Bien sûr, répondit-il. Prends ton temps.

Mais lorsque je montai dans ma chambre, je les entendis murmurer dans le salon.

Je ne distinguai que quelques mots.

« …le compte… »

« …le virement… »

Puis Marc dit, plus bas :

« Il ne doit pas trouver le carnet. »

Je m’arrêtai dans l’escalier.

Le carnet était dans la poche intérieure de ma veste.

Et, pour la première fois depuis la mort de Claire, je ressentis autre chose que du chagrin.

J’avais peur de ma propre famille.

Le lendemain matin, Philippe m’appela.

— Le transfert a été suspendu avant son exécution. Nous avons aussi obtenu la conservation des données liées à la demande.

Je fermai les yeux de soulagement.

— Avons-nous identifié l’origine de la demande ?

— Pas complètement. Le code a été envoyé à l’adresse de secours, mais cela ne prouve pas qui a utilisé le compte de messagerie. En revanche, l’instruction était accompagnée de documents qui semblent avoir été signés après le décès de Claire.