— Et ma signature ?

— Notre premier examen révèle plusieurs différences avec les documents authentifiés. Une expertise sera nécessaire. Pour l’instant, nous avons suffisamment d’éléments pour contester l’ordre et demander une enquête.

Je lui demandai s’il avait trouvé autre chose.

Il marqua une pause.

— Oui. Claire avait laissé une instruction confidentielle à son conseiller juridique. Elle demandait que, si elle venait à mourir, une copie de son dossier patrimonial soit remise à une personne précise.

— Qui ?

— Toi.

Je restai silencieux.

— Pourquoi ne l’as-tu pas reçue ?

— La remise devait être déclenchée par la présentation d’un document particulier. Nous ne l’avons pas encore retrouvé dans le dossier bancaire. Le cabinet juridique a toutefois confirmé qu’il existe une enveloppe scellée conservée dans ses archives.

Je pris rendez-vous le jour même.

Dans l’après-midi, je me retrouvai dans le bureau de Maître Vasseur, une femme aux cheveux argentés qui avait conseillé Claire pendant près de vingt ans.

Elle me tendit une enveloppe crème, fermée par un sceau portant les initiales de ma femme.

— Claire m’a demandé de vous remettre ceci si elle décédait avant d’avoir pu vous parler elle-même. Elle m’a également demandé de vous préciser que vous deviez lire la lettre avant de prendre toute décision concernant votre fille.

Mes mains tremblaient.

J’ouvris l’enveloppe.

La lettre était écrite de la main de Claire.

Mon Jean,

Si tu lis ces lignes, c’est que je n’ai pas trouvé le courage de te dire toute la vérité à temps.

Je dus m’arrêter pour reprendre mon souffle.

Tu as toujours cru que je refusais ton argent par fierté. Ce n’est pas tout à fait vrai. J’ai construit mes placements avec l’héritage de ma tante et les économies de mon atelier. Je voulais prouver que je pouvais créer quelque chose qui m’appartenait, sans être connue comme la femme de Jean Morel.

Je ne t’ai pas caché cette fortune pour te punir. Je voulais qu’elle reste indépendante de tes affaires et de celles de notre famille.

Je tournai la page.

Il y a quatre ans, j’ai découvert que certains documents concernant mes investissements avaient été consultés sans mon autorisation. Au début, j’ai cru à une erreur administrative. Puis j’ai vu apparaître des demandes de transfert que je n’avais jamais validées.

J’ai demandé à un professionnel indépendant de vérifier mes comptes. Il a découvert des incohérences entre les bénéficiaires déclarés, les instructions reçues et les autorisations conservées.

Je n’ai pas pu établir qui en était responsable. J’ai donc modifié mes accès et demandé à mon avocat de conserver les preuves.

Je sentis ma gorge se serrer.

Claire avait eu peur.

Et elle avait porté cette peur seule.

La dernière page contenait une phrase qui me fit fermer les yeux.

Si Élodie est impliquée, ne la protège pas en détruisant les preuves. Mais ne la condamne pas non plus sur la seule base de tes soupçons. Cherche ce qui s’est réellement passé. C’est la seule façon de ne pas perdre notre fille deux fois.

Je reposai la lettre.

Maître Vasseur me laissa le temps de retrouver mon calme avant de parler.

— Claire avait aussi demandé que son conseiller indépendant examine une série d’opérations anciennes. Certaines concernent une société appelée Arven Conseil.

Je connaissais ce nom.

C’était une petite société de conseil financier créée par Marc plusieurs années auparavant.

— Maître, dis-je, est-ce que Claire pensait que mon gendre lui avait pris de l’argent ?

— Elle avait des soupçons sur certaines opérations. Elle n’a jamais affirmé disposer de preuves suffisantes pour l’accuser. Elle voulait qu’une vérification soit menée de manière indépendante.

Je compris alors que ma femme n’avait pas découvert une simple tentative de transfert. Elle avait commencé à enquêter bien avant sa mort.

Et elle avait pris soin de ne laisser personne décider à sa place de ce que ses découvertes signifiaient.

Les jours suivants, je suivis ses instructions.

Avec l’aide de Maître Vasseur et de Philippe, nous reconstituâmes les mouvements connus du compte. Des virements anciens avaient été effectués vers plusieurs structures d’investissement. Certains correspondaient à des placements légitimes. D’autres comportaient des justificatifs incomplets et des frais dont la destination restait à établir.

Une société liée à Arven Conseil avait reçu des honoraires importants pour des prestations de conseil. Les contrats disponibles ne permettaient pas de vérifier la totalité des services facturés.

Mais l’élément le plus troublant se trouvait dans les documents du transfert récent.

La demande avait été préparée au moyen d’identifiants associés à un accès administratif ancien. Cet accès avait été modifié quelques mois auparavant, mais certains documents de récupération n’avaient apparemment pas été actualisés.

Cela pouvait expliquer comment une demande avait été préparée sans l’autorisation de Claire. Cela ne permettait pas encore de déterminer qui l’avait faite.

Les éléments furent transmis aux autorités compétentes, qui commencèrent à examiner les documents et les opérations concernés.