À minuit, je fixais toujours l’écran de mon ordinateur.

Le prénom qui revenait sur les relevés était celui de Chloé, ma belle-sœur. Au début, j’avais cru qu’il s’agissait de remboursements pour des achats effectués au nom de l’entreprise. Mais les montants étaient trop réguliers, les destinations trop étranges.

Un hôtel à Nice. Un appartement meublé à Paris. Des virements mensuels vers une société dont je ne connaissais pas le nom. Et, chaque fois, une validation enregistrée sous les identifiants de Thomas.

Je sentis une douleur sourde me traverser le ventre. Mon médecin m’avait pourtant répété de me reposer, d’éviter le stress et de ne surtout pas porter de charges lourdes.

J’éteignis l’écran.

Je n’avais pas besoin de résoudre toute l’affaire cette nuit-là. J’avais surtout besoin de ne pas retourner dans le salon pour leur demander des explications alors que j’étais encore incapable de marcher sans douleur.

Le lendemain matin, à sept heures trente, mon téléphone sonna.

C’était Antoine, notre responsable financier.

— Maëlle, j’ai bien reçu vos instructions. Mais avant de suspendre les paiements, il faut que je vous signale quelque chose.

Je me redressai lentement dans mon lit.

— Je vous écoute.

— Les dépenses que vous avez repérées ne sont pas isolées. Nous avons identifié plusieurs factures probablement fictives. Elles ont été présentées comme des prestations de conseil, mais les sociétés bénéficiaires semblent liées à des proches de Thomas.

Je fermai les yeux.

— De quel montant parle-t-on ?

Il marqua une pause.

— À ce stade, environ cent quatre-vingt-six mille euros sur huit mois. Nous devons encore vérifier certains justificatifs.

Je crus avoir mal entendu.

Cent quatre-vingt-six mille euros.

Pendant que je subissais une opération d’urgence, mon mari profitait de vacances sur la Côte d’Azur avec sa famille. Et pendant que je travaillais pour maintenir notre entreprise à flot, quelqu’un semblait utiliser cette même entreprise comme un compte bancaire personnel.

— Ne supprimez aucun document, dis-je. Conservez les factures, les validations, les relevés et les historiques d’accès. Je veux une vérification indépendante. Rien ne doit être modifié.

— Bien compris.

Je raccrochai.

Puis je regardai mon alliance.

Pendant sept ans, j’avais confondu la générosité avec le devoir. Je pensais qu’en aidant Thomas à soutenir sa mère, en finançant les projets de Chloé et en payant les vacances familiales, je construisais une vie commune.

Je découvrais que ma confiance avait peut-être été traitée comme une autorisation permanente de me voler.

À huit heures, Thomas entra dans la chambre sans frapper.

— Tu as supprimé le virement de ma mère ?

Il ne me demanda pas comment j’avais dormi. Il ne regarda même pas le pansement sous mon vêtement.

— Oui.

— Tu es sérieuse ? Elle compte sur cet argent !

— Alors, tu peux le lui verser avec ton propre salaire.

Son visage se durcit.

— Mon salaire ? Tu sais très bien que j’ai consacré sept ans à cette entreprise. Sans moi, tu n’aurais jamais eu cette réussite.

Je le regardai calmement.

— Tu as consacré sept ans à une entreprise dont je détiens quatre-vingt-cinq pour cent des actions. Et dont tu es le directeur général. Ce n’est pas la même chose que d’en être propriétaire.

Il eut un rire incrédule.

— Tu vas vraiment me faire ça parce que je ne suis pas venu à l’hôpital ?

— Non, Thomas. Je le fais parce que je viens de découvrir des dépenses professionnelles qui ne semblent pas professionnelles du tout.

Son visage changea.

Ce fut presque imperceptible. Une seconde de silence. Un regard vers mon ordinateur. Puis il reprit son air offensé.

— Tu fouilles dans mes comptes maintenant ?

— Ce sont les comptes de mon entreprise.

Il s’approcha du lit.

— Tu es sous médicaments. Tu ne sais même pas ce que tu racontes. Tu devrais dormir au lieu de chercher des problèmes.

Il tendit la main vers mon ordinateur.

Je le refermai avant qu’il puisse le toucher.

— Sors de ma chambre.

Il resta immobile, visiblement stupéfait. Pendant des années, j’avais désamorcé ses colères en m’excusant, même lorsque je n’avais rien fait. Cette fois, je ne baissai pas les yeux.

Il finit par sortir en claquant la porte.

Quelques minutes plus tard, j’entendis Sylvie l’interroger dans le salon.

— Elle a vraiment bloqué ma carte ?

— Oui, maman.

— Et comment veux-tu que je paie mes courses ?

Chloé intervint aussitôt :

— C’est ridicule. Elle a toujours été susceptible, mais là, elle devient complètement folle.

Thomas répondit à voix basse. Je ne distinguai pas ses mots, mais j’entendis Sylvie prononcer une phrase qui me glaça :

— Si elle commence à vérifier les comptes, nous sommes tous dans le même bateau.

Je saisis mon téléphone et enregistrai immédiatement l’heure de cette conversation dans mes notes. Je ne savais pas ce qu’ils avaient fait exactement, mais leur inquiétude confirmait qu’il ne s’agissait pas d’un simple malentendu.