À midi, Antoine m’envoya un premier rapport provisoire.

Il contenait des copies de factures, des virements et plusieurs tableaux récapitulatifs. Certaines prestations avaient été facturées par une société de communication créée moins d’un an auparavant. Son dirigeant officiel était un homme que je ne connaissais pas.

Mais l’adresse de cette société correspondait à l’appartement parisien que j’avais vu apparaître sur les relevés.

Et le compte bancaire destinataire avait reçu plusieurs virements provenant de notre entreprise, suivis de transferts vers un compte personnel associé à Thomas.

Je relus les documents deux fois.

Puis je découvris une pièce jointe intitulée « Projet Horizon ».

C’était un document interne décrivant un projet de rachat de notre société par un groupe extérieur. Le prix proposé était étonnamment bas. Plus troublant encore, le dossier présentait ma récente hospitalisation comme un risque pour la continuité de la direction.

Une note précisait que Thomas devait obtenir rapidement une délégation de pouvoirs élargie, afin de pouvoir négocier sans attendre mon retour.

Au bas de la page figurait une annotation :

« Une fois la signature obtenue, le contrôle opérationnel sera sécurisé. »

Je sentis mes mains devenir froides.

Thomas n’avait pas seulement dépensé l’argent de l’entreprise. Il semblait aussi avoir préparé une opération qui aurait pu réduire mon contrôle sur ma propre société, au moment même où j’étais trop malade pour m’y opposer.

Je rappelai Antoine.

— Je veux un avocat indépendant spécialisé en droit des sociétés. Et je veux que toutes les mesures soient prises dans le strict respect de la loi. Pas de confrontation improvisée, pas de suppression d’accès sans vérifier les conséquences sur les données.

— Je m’en occupe.

— Et Antoine ?

— Oui ?

— Ne prévenez pas Thomas de l’existence de ce rapport avant que notre conseil juridique ait déterminé comment protéger les preuves et les intérêts de la société.

Le soir même, l’avocate que j’avais consultée m’expliqua les prochaines étapes. Il fallait examiner les opérations, vérifier les pouvoirs de chacun, sécuriser les documents et distinguer les dépenses simplement contestables des faits susceptibles de constituer des infractions. Elle me rappela aussi que je ne devais pas utiliser mes droits d’actionnaire pour régler un conflit conjugal : chaque décision devait être justifiée par l’intérêt de l’entreprise.

C’était précisément ce que je voulais.

Je ne cherchais pas à humilier Thomas devant ses proches. Je voulais savoir où était passé l’argent et empêcher qu’une nouvelle opération compromette mon travail.

Le lendemain, Thomas réunit sa mère et sa sœur dans le salon.

— Nous devons parler de Maëlle, annonça-t-il. Elle a décidé de nous couper les vivres. Elle veut me punir parce qu’elle est frustrée.

Sylvie secoua la tête avec indignation.

— Après tout ce que nous avons fait pour elle !

Je les entendais depuis le couloir.

Puis Thomas ajouta :

— Elle finira par se calmer. Elle a besoin de moi pour gérer l’entreprise. Quand elle comprendra qu’elle ne peut pas tout faire seule, elle me redonnera les accès.

Je m’arrêtai devant la porte.

C’était donc cela qu’il croyait : que mon entreprise était devenue sa propriété parce qu’il en avait dirigé les opérations pendant quelques années.

J’entrai dans le salon, appuyée sur ma canne.

— Thomas, tu as raison sur un point.

Il se retourna, soulagé.

— Enfin, tu redeviens raisonnable.

— Je ne peux pas tout faire seule. C’est pour cela que j’ai engagé des professionnels pour examiner les comptes.

Son sourire disparut.

Je posai une enveloppe sur la table.

Elle contenait une notification officielle l’informant que, conformément aux statuts et aux procédures applicables, une réunion extraordinaire des organes compétents de la société serait organisée afin d’examiner les anomalies financières et les mesures de gouvernance nécessaires. Les décisions relatives à ses fonctions seraient prises selon les règles prévues, avec l’assistance de nos conseils.

Thomas parcourut le document.

— Tu ne peux pas me faire ça !

— Je ne t’ai encore rien fait, répondis-je. Je demande que les faits soient examinés.

Chloé se leva brusquement.

— Tu vas détruire notre famille pour de l’argent ?

Je la regardai.

— Non. Je refuse de détruire mon entreprise pour préserver une apparence de famille.

Sylvie se mit à pleurer. Thomas, lui, passa de la colère à la supplication en quelques secondes.

Il parla de son stress, de ses erreurs, de sa volonté de me protéger. Il affirma que les dépenses correspondaient à des avances commerciales et que le projet de rachat était simplement une possibilité étudiée pour l’avenir.

Je l’écoutai jusqu’au bout.

Puis je lui posai une seule question :

— Pourquoi as-tu dit aux médecins que tu étais à Nice pour un dossier important alors que tu savais que j’étais entre la vie et la mort ?

Il ne répondit pas.

Ce silence me fit plus mal que toutes ses excuses.