Le lendemain matin, Michel quitta la maison à sept heures, sans prévenir Sophie ni Laurent.

Il avait à peine dormi. Chaque fois qu’il fermait les yeux, il revoyait l’alliance dans sa main, puis entendait la voix de Julien lors de leur dernier déjeuner.

« Papa, donne-moi une heure, seul avec toi, et je t’expliquerai les virements. »

Il avait refusé cette heure à son fils. Désormais, il ne savait même plus combien de vérités Julien avait emportées dans sa tombe.

Élise lui avait donné rendez-vous dans un petit café à l’écart du centre-ville. Michel la reconnut immédiatement : elle tenait la main d’une fillette aux boucles brunes, vêtue d’un manteau jaune trop grand pour elle.

La petite fille se cachait derrière sa mère.

— Bonjour, monsieur, murmura Élise.

Michel resta debout quelques secondes, incapable de trouver ses mots.

— Comment s’appelle-t-elle ?

— Manon. Elle a quatre ans.

La fillette leva les yeux vers lui.

— Tu es le papy de papa ?

Michel sentit sa gorge se nouer.

— Oui, ma chérie.

— Pourquoi tu n’étais pas à mon anniversaire ?

La question, posée sans reproche, lui fit plus mal que n’importe quelle accusation.

Élise s’agenouilla près de sa fille.

— Manon, tu te souviens de ce que papa disait ? Il disait que papy ne savait pas encore que tu existais.

— Mais maintenant, il sait ?

Michel s’accroupit devant elle.

— Maintenant, je sais, mon cœur.

Il n’avait pas prévu de l’appeler ainsi. Pourtant, les mots étaient sortis naturellement.

Manon lui tendit un petit dessin. On y voyait une maison, trois personnages et une voiture rouge. Au-dessus, une écriture maladroite indiquait : « Papa, maman, moi ».

— Papa avait dit qu’on irait voir ton atelier, expliqua-t-elle. Il voulait me montrer les grosses machines.

Michel prit le dessin avec précaution. Julien adorait l’usine depuis l’enfance. Il connaissait le nom des machines, le bruit des moteurs et l’odeur du métal chauffé. Il avait passé des heures à suivre son père dans les ateliers.

— Il aurait été très fier de te montrer tout ça, murmura Michel.

Puis il s’assit face à Élise.

— Racontez-moi tout. Depuis le début.

Élise prit une profonde inspiration.

Elle avait rencontré Julien quatre ans plus tôt, lors d’une collecte organisée pour une association qui accompagnait les familles d’enfants hospitalisés. Julien y avait apporté des pièces mécaniques destinées à un atelier éducatif. Ils avaient parlé toute l’après-midi.

Leur relation avait grandi lentement. Julien avait voulu attendre avant de parler de leur couple à sa famille, non par honte d’Élise, mais parce que les relations avec Sophie et Laurent s’étaient détériorées.

— Il disait que Laurent contrôlait de plus en plus les finances de l’entreprise, expliqua-t-elle. Il avait remarqué des virements vers des sociétés dont il ne connaissait pas les dirigeants. Lorsqu’il posait des questions, votre gendre lui répondait qu’il ne comprenait pas la gestion.

Michel baissa les yeux.

— Laurent m’avait dit que Julien perdait de l’argent dans des jeux en ligne.

— Julien m’a montré les relevés. Il n’y avait aucun retrait lié à des jeux. En revanche, plusieurs factures avaient été payées deux fois et certaines sociétés n’avaient aucune activité identifiable.

Michel sentit son cœur battre plus vite.

— Pourquoi ne m’a-t-il pas montré ces documents ?

— Il avait essayé. Plusieurs fois. Il disait que vous étiez épuisé depuis la mort de votre femme et qu’il ne voulait pas vous accabler sans avoir toutes les preuves. Il comptait vous parler dès qu’il aurait terminé son audit.

Michel revit le dernier déjeuner.

Julien n’avait pas demandé une heure pour se justifier. Il avait demandé une heure pour lui montrer ce qu’il avait découvert.

Et son père avait préféré croire son gendre.

— Pourquoi ne m’avoir jamais appelée ? demanda-t-il.

Élise eut un sourire triste.

— Julien voulait vous présenter Manon lui-même. Il avait acheté l’alliance, réservé une date à la mairie et préparé une lettre. Il voulait que cette rencontre soit une fête, pas une dispute autour de l’entreprise.

Elle sortit une enveloppe de son sac.

À l’intérieur se trouvait une photographie de Julien portant Manon sur ses épaules. Il riait aux éclats. Sur une autre photo, il était assis sur le tapis, en train de construire une tour de cubes avec sa fille.

Michel passa le pouce sur le visage de son fils.

— Je ne l’avais jamais vu aussi heureux, murmura-t-il.

— Il l’était, répondit Élise. Mais il avait aussi peur. Il disait que Sophie ne me pardonnerait jamais d’avoir un enfant avec lui.

— Pourquoi ?

Élise hésita.

— Parce que Julien lui avait expliqué que, s’il venait à mourir, Manon pourrait hériter de ses actions. Sophie avait répondu qu’une enfant inconnue ne prendrait jamais la place de sa famille.

Michel sentit un froid lui parcourir le dos.