C’était un projet de modification des statuts de la société, préparé deux mois avant l’accident. Il prévoyait une réorganisation du capital qui aurait donné à Sophie et Laurent un contrôle renforcé sur certaines décisions, au détriment des droits de Julien.
Le projet n’avait jamais été signé.
Une note manuscrite de Julien précisait :
« À examiner avec papa. Risque de conflit d’intérêts. Ne rien approuver avant vérification. »
Michel comprit alors pourquoi Laurent avait insisté pour qu’il ne rencontre jamais Élise.
Si Manon était reconnue comme l’héritière de Julien, elle pourrait recevoir les trente pour cent de son père, sous réserve du règlement de la succession et des dispositions applicables. Sophie ne pourrait plus prétendre que la totalité des parts de Julien devait revenir à la famille qu’elle définissait elle-même.
Mais Michel savait aussi qu’il ne pouvait pas agir sur la seule base de ces papiers.
Il prit rendez-vous avec un avocat indépendant et un expert-comptable extérieur à l’entreprise. Il leur remit les documents, demanda la sécurisation des archives et fit vérifier les comptes sans prévenir Laurent à l’avance.
Les premiers résultats confirmèrent des anomalies importantes. Des sommes avaient été versées à des sociétés liées à des proches de Laurent. Certains paiements ne correspondaient à aucune prestation documentée. Les enquêteurs devraient déterminer s’il s’agissait de fraudes, de conflits d’intérêts dissimulés ou d’autres irrégularités.
Michel demanda également qu’une procédure indépendante établisse la filiation de Manon et ses droits successoraux. Élise fournit les documents dont elle disposait, notamment les preuves de leur vie commune et les démarches que Julien avait engagées en vue de leur mariage.
Quelques jours plus tard, Michel convoqua Sophie et Laurent dans son bureau.
Sophie entra avec un dossier sous le bras, comme si elle venait pour une réunion ordinaire. Laurent l’accompagnait, sûr de lui.
— Papa, tu aurais dû nous prévenir, dit Sophie. Nous nous faisons du souci pour toi.
Michel posa l’alliance sur le bureau.
— Qui est Élise ?
Sophie se raidit.
— Je t’ai déjà expliqué que c’était une femme qui voulait profiter de Julien.
— Et Manon ?
— Une enfant dont la filiation n’est pas établie.
— Julien l’appelait sa fille. Il voulait l’épouser et la présenter à son père. Il a laissé des lettres, des photos et des documents. Pourquoi l’avoir chassée de l’enterrement ?
Sophie se mit à parler plus vite.
— Je protégeais notre famille ! Tu étais incapable de supporter une autre mauvaise nouvelle. Je ne voulais pas que des inconnus viennent réclamer l’entreprise pendant que nous enterrions Julien !
— Une petite fille de quatre ans est-elle une inconnue, Sophie ?
Elle ne répondit pas.
Michel poursuivit :
— Et pourquoi Laurent est-il cité dans des opérations financières que Julien avait commencé à examiner ?
Cette fois, Laurent intervint.
— Michel, tu dois comprendre que Julien ne maîtrisait pas les comptes. Il interprétait des documents incomplets. J’ai géré des centaines de transactions pour cette entreprise.
— Alors tu n’auras aucun mal à expliquer celles que l’audit a identifiées.
Le visage de Laurent changea.
— Tu as confié ces dossiers à qui ?
— À des professionnels indépendants. Ils feront leur travail.
Sophie se tourna vers son mari, puis vers son père.
— Tu vas vraiment laisser un audit détruire tout ce que nous avons construit ?
Michel sentit sa voix trembler, mais il ne recula pas.
— Ce qui détruit une famille, ce n’est pas la vérité. C’est le mensonge qu’on entretient pour conserver le pouvoir.
Il leur annonça que Laurent serait écarté temporairement de la gestion financière pendant l’examen des faits, conformément aux procédures de l’entreprise. Les documents seraient transmis aux autorités si les experts confirmaient des infractions. Quant à la succession de Julien, elle serait traitée selon la loi, sans que Sophie puisse décider seule qui appartenait ou non à la famille.
Sophie se leva brusquement.
— Tu choisis donc cette femme et son enfant plutôt que ta propre fille ?
Michel la regarda, le cœur brisé.
— Je ne choisis pas entre mes enfants. Je refuse simplement que tu effaces l’un d’eux pour préserver ta place.
Elle quitta le bureau en pleurant. Laurent la suivit, sans un mot.
Michel resta seul avec l’alliance.
Il savait que rien ne serait réparé en une journée. L’enquête prendrait du temps. Les comptes devraient être examinés, la succession réglée et la filiation de Manon officiellement établie. Sa relation avec Sophie était peut-être brisée pour longtemps.
Mais, pour la première fois depuis la mort de Julien, il avait le sentiment de faire quelque chose qui aurait rendu son fils fier.
Six mois plus tard, Manon vint à l’usine pour la première fois.
Michel l’attendait à l’entrée avec un casque de protection adapté à sa taille. Il lui montra les machines depuis la passerelle sécurisée, lui expliqua comment les pièces de métal prenaient forme et lui fit écouter le bruit régulier d’un tour mécanique.