— Et l’enterrement ?
Élise serra les mains sur ses genoux.
— Julien m’avait demandé de venir avec Manon. Il voulait que nous soyons présentes, même si nous restions à l’écart. Il pensait qu’après sa mort, vous auriez besoin de savoir qu’il avait eu une famille.
Elle s’arrêta un instant, puis continua.
— Mais Sophie nous a reconnues avant que nous arrivions près de vous.
Le souvenir lui revint avec une netteté douloureuse.
La pluie tombait sur le cimetière. Élise tenait Manon par la main, un petit bouquet de fleurs blanches serré contre sa poitrine. Elle avait choisi de venir discrètement, sans vouloir bouleverser la cérémonie.
Sophie s’était avancée vers elles.
— Qu’est-ce que vous faites ici ?
Élise avait répondu doucement :
— Je suis Élise. Julien était mon compagnon. Voici sa fille.
Sophie avait regardé Manon, puis le bouquet.
— Vous n’avez rien à faire ici. Mon frère n’a jamais été marié.
— Il devait m’épouser, avait répondu Élise. Il voulait que son père rencontre sa fille.
Sophie avait éclaté d’un rire sec.
— Vous voulez surtout récupérer son argent.
Quelques personnes s’étaient retournées.
Élise avait tenté de garder son calme.
— Je ne suis pas venue pour l’argent. Je suis venue pour Julien.
Mais Sophie avait appelé un agent de sécurité chargé de surveiller l’accès au cimetière. Elle avait exigé qu’Élise parte immédiatement.
Manon s’était mise à pleurer.
— Maman, je veux voir papa…
Sophie avait répondu :
— Ton père est mort. Maintenant, laisse-nous tranquilles.
Puis elle avait ajouté, assez fort pour que plusieurs personnes l’entendent :
— Je protégeais notre famille !
L’agent avait accompagné Élise et sa fille jusqu’à la sortie. La pluie avait trempé leurs vêtements avant qu’elles n’atteignent la voiture.
Élise avait alors pris une décision : elle ne reviendrait pas tant qu’elle n’aurait pas de preuves solides de ce que Julien lui avait raconté sur l’entreprise.
Elle ne voulait pas transformer le deuil en guerre.
Michel resta longtemps silencieux.
Il avait enterré son fils en croyant que Sophie l’avait soutenu pendant ses derniers mois. Il découvrait maintenant qu’elle avait humilié la femme que Julien voulait épouser et chassé sa propre nièce sous la pluie.
— Je vous demande pardon, dit-il enfin.
Élise secoua la tête.
— Vous ne saviez pas que nous existions.
— Mais j’aurais dû écouter mon fils.
Manon grimpa sur la banquette à côté de lui et posa sa petite main sur son bras.
— Tu es triste parce que papa est au ciel ?
Michel sentit les larmes lui monter aux yeux.
— Oui, ma chérie.
— Moi aussi. Maman dit qu’il m’aimait très fort.
— Elle a raison.
Manon sortit alors de sa poche un petit morceau de papier plié.
— Papa m’a donné ça avant de partir en voyage. Il a dit que je devais le garder pour papy si un jour on se rencontrait.
Michel déplia le papier.
Il reconnut immédiatement l’écriture de Julien.
« Papa, si tu lis ces lignes, c’est que je n’ai pas réussi à te présenter Manon comme je le voulais. Je t’en prie, ne laisse personne te convaincre qu’elle n’a pas sa place dans notre famille. Les trente pour cent que je possède ne sont pas une récompense, ni une arme contre Sophie. Ce sont les parts que tu m’as données pour que je participe à l’avenir de l’entreprise. Je veux que ma fille puisse en bénéficier sans devenir un prétexte à une guerre familiale.
La clé 214 ouvre le coffre de la banque. Tu y trouveras les documents que je n’ai pas eu le temps de te remettre. Ne fais confiance ni à mes accusations, ni à celles des autres. Lis les preuves. Et, surtout, demande-toi pourquoi certaines personnes ont si peur que tu les voies.
Je t’aime, papa. Julien.»
Michel relut la lettre deux fois.
La clé trouvée dans la voiture n’était pas un hasard. Son fils avait prévu qu’il finirait par la découvrir.
Il se tourna vers Élise.
— Nous devons aller à la banque.
Le coffre contenait plusieurs dossiers soigneusement classés, des copies de factures, des courriels imprimés et un rapport d’audit préliminaire. Julien avait retracé des paiements effectués vers trois sociétés intermédiaires. Certaines factures concernaient des prestations jamais réalisées. D’autres avaient été modifiées après leur validation.
Les documents ne prouvaient pas encore que Laurent avait personnellement organisé chaque opération, mais plusieurs validations portaient ses initiales. Dans un courriel, il demandait à un comptable de « répartir les montants pour éviter les questions au prochain contrôle ».
Michel sentit sa colère monter.
Il avait confié les finances de l’entreprise à son gendre parce qu’il voulait soulager Sophie. Il avait laissé Julien se battre seul contre des soupçons qu’il aurait dû examiner.
Mais un document retint particulièrement son attention.