— Oui. Il avait alors demandé à son notaire de renforcer les contrôles sur tout transfert concernant la maison. Il avait également conservé les versions originales de certains actes.
Marc a marqué une pause.
— Le document que tu as trouvé dans le coffre ne correspond pas aux versions archivées. Plusieurs mentions ont été ajoutées après coup.
Je n’ai rien dit.
Mon père était mort depuis cinq ans, mais sa prudence venait peut-être de nous éviter une catastrophe encore plus grande.
— Est-ce que la maison peut être vendue sans mon accord ? ai-je demandé.
— D’après les vérifications préliminaires, ce document ne suffit pas à transférer légalement la propriété. Mais il faut laisser le notaire et les autorités confirmer tout cela.
J’ai raccroché en tremblant.
Julien avait peut-être passé des mois à préparer des documents qui ne lui donneraient jamais réellement le contrôle de la maison.
Mais ce n’était pas la seule chose qu’il risquait de perdre.
Les policiers avaient désormais connaissance des contrats d’assurance, des mouvements financiers suspects et de la visite nocturne. Ils ont poursuivi leurs investigations pour déterminer ce qui s’était réellement passé et quelles infractions avaient éventuellement été commises.
Je ne savais pas encore ce qu’ils découvriraient.
Je savais seulement que je ne pouvais plus rentrer chez moi en faisant semblant que tout allait bien.
Deux jours plus tard, Julien a appelé ma belle-mère, Anne, pour lui demander de me convaincre de revenir.
Anne m’a téléphoné après avoir reçu son appel.
— Claire, je ne sais pas ce qui se passe entre vous, mais Julien est complètement bouleversé. Il prétend que tu l’accuses de choses absurdes.
J’ai pris une profonde inspiration.
— Anne, je ne peux pas tout vous expliquer maintenant. Mais je vous demande de ne pas intervenir et de ne pas lui communiquer où je me trouve.
Elle a hésité.
— Est-ce que mon fils t’a fait du mal ?
Je me suis mise à pleurer.
— Je ne peux pas répondre à cette question comme si c’était une simple dispute conjugale. Les autorités sont au courant et je coopère avec elles.
Le silence qui a suivi m’a semblé interminable.
— Mon Dieu, a-t-elle murmuré. Qu’est-ce qu’il a fait ?
Je n’ai pas répondu. Je ne voulais pas l’accuser de faits qui n’avaient pas encore été établis. Je voulais que la vérité soit découverte par les voies appropriées.
Le lendemain, Julien a finalement accepté de rencontrer les enquêteurs.
Je n’étais pas présente lorsqu’il a été interrogé, et je n’ai pas cherché à obtenir des détails par l’intermédiaire de sa famille. Mon avocate m’a simplement informée que les investigations se poursuivaient et que je devais rester prudente.
Pendant plusieurs jours, j’ai vécu dans l’attente.
Puis, un après-midi, mon téléphone a sonné.
C’était Lucas.
— Maman, je peux te demander quelque chose ?
— Bien sûr.
— Est-ce que papa va revenir à la maison ?
J’ai regardé par la fenêtre. Le ciel était gris, et des gouttes de pluie glissaient sur la vitre.
— Je ne sais pas encore, mon chéri. Mais ce que je peux te promettre, c’est que tu n’auras pas à gérer cette situation tout seul. Les adultes vont s’en occuper.
— Et si papa n’est plus la même personne qu’avant ?
Cette question m’a brisé le cœur.
— Parfois, on découvre chez quelqu’un des choses qu’on n’aurait jamais imaginées. Cela ne signifie pas que tu dois porter la responsabilité de ses choix. Tu as le droit d’être triste, en colère ou perdu. Et tu as le droit de demander de l’aide.
Il est resté silencieux.
Puis il m’a dit :
— Je veux juste que tu sois en sécurité.
J’ai fermé les yeux.
— Moi aussi, Lucas. Moi aussi.
Les semaines suivantes ont apporté des réponses, mais pas toutes celles que j’espérais.
Les trois contrats d’assurance ont été examinés. Les documents immobiliers ont été transmis aux professionnels compétents pour vérifier leur authenticité. Les mouvements d’argent ont fait l’objet de contrôles supplémentaires.
Je n’ai pas retrouvé instantanément une vie normale. J’ai dû apprendre à dormir sans sursauter au moindre bruit, à ne plus vérifier chaque porte plusieurs fois et à accepter que la peur ne disparaisse pas simplement parce que j’étais désormais en sécurité.
J’ai également commencé à consulter une psychologue. Non parce que Julien avait prétendu que j’étais instable, mais parce que je voulais pouvoir parler de ce que j’avais vécu sans que cela devienne le centre de toute mon existence.
Un jour, alors que je rangeais les affaires de Lucas dans sa nouvelle chambre, j’ai retrouvé une photographie de mon père.
Il se tenait devant la maison de Saint-Cloud, un rouleau de plans sous le bras, avec ce sourire tranquille que je connaissais depuis mon enfance.
Je me suis assise sur le lit et j’ai pleuré.