— Tu es venu me récupérer ? répéta Mathis. Après sept ans ?

Laurent écarta les bras, comme si les années écoulées n’étaient qu’un malentendu.

— J’ai fait des erreurs. J’étais jeune, j’étais perdu. Tu ne peux pas comprendre ce que j’ai traversé après la mort de ta mère.

Mathis sentit sa gorge se nouer.

— J’avais onze ans.

— Je sais.

— Non. Tu ne sais pas. Tu sais quel âge j’avais. Ce n’est pas pareil.

Un silence pesant tomba dans le salon.

Claire se tenait dans l’embrasure de la porte. Elle avait entendu les dernières phrases, mais elle n’intervint pas. Elle comprenait que cette conversation appartenait à Mathis.

Laurent se racla la gorge et jeta un regard vers les fenêtres.

— Écoute, mon fils. J’ai appris que tu vivais ici, que tu suivais une formation, que tu fréquentais des gens importants. Tu as eu de la chance de rencontrer cette dame.

— Je n’ai pas eu de chance, répondit Mathis. J’ai choisi d’aider quelqu’un alors que je risquais de mourir. Elle a choisi de m’aider ensuite. C’est différent.

Son père esquissa un sourire contrarié.

— Tu as toujours eu la langue bien pendue. Ta mère disait que tu avais son caractère.

À l’évocation de sa mère, Mathis se raidit.

— Ne parle pas d’elle comme si tu l’avais connue jusqu’au bout.

Le sourire de Laurent disparut.

— Je l’ai connue mieux que personne.

— Alors pourquoi es-tu parti ?

Laurent détourna les yeux.

Il avait préparé des explications pendant des années. Il avait imaginé des retrouvailles émouvantes, des excuses, peut-être même des larmes. Dans ses scénarios, Mathis finissait par lui pardonner parce qu’un père restait un père.

Mais il n’avait pas prévu de retrouver un garçon qui avait appris à poser les questions auxquelles les adultes ne veulent pas répondre.

— Je ne pouvais plus rester dans cette maison après sa mort, murmura-t-il. Tout me rappelait ta mère. Je n’arrivais plus à travailler. Je buvais. Je devais de l’argent à des gens. J’ai pensé que tu serais mieux sans moi.

— Tu as pensé ça tout seul ?

— Oui.

— Comme tu as pensé que j’étais assez grand pour me débrouiller sans toi ?

Laurent passa une main sur son visage.

— J’ai honte, Mathis.

— Tu as honte maintenant que je ne dors plus sous un pont ?

La question le frappa de plein fouet.

Pour la première fois depuis son arrivée, Laurent regarda son fils dans les yeux.

— Ce n’est pas seulement pour ça que je suis venu.

— Alors explique-moi.

Laurent hésita, puis sortit une enveloppe froissée de la poche intérieure de sa veste.

— J’ai des dettes. Des dettes sérieuses. Des hommes me cherchent. J’ai entendu dire que madame Delmas avait des moyens, qu’elle t’avait pris sous son aile. Je me suis dit que tu pourrais peut-être lui parler. Lui demander de m’aider à repartir sur de bonnes bases.

Mathis ne bougea pas.

Voilà.

La véritable raison.

Son père avait retrouvé le chemin de sa vie au moment précis où quelqu’un lui avait enfin ouvert une porte.

Et il voulait en faire une sortie de secours pour lui-même.

— Tu veux que je demande de l’argent à Claire ?

— Pas forcément de l’argent. Un prêt, un emploi, une garantie… Elle pourrait sûrement trouver quelque chose.

— Et si je refuse ?

Laurent baissa la voix.

— Je pensais que tu voudrais aider ton père.

Mathis eut l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds.

Il avait passé sept ans à imaginer ce qu’il dirait si Laurent revenait. Parfois, il voulait le frapper. Parfois, il voulait lui demander pourquoi il n’avait pas été assez important pour qu’il reste. Et parfois, dans les nuits les plus froides, il imaginait simplement son père arrivant avec un manteau chaud et disant : « Je suis là. Je ne partirai plus. »

Aucun de ces scénarios ne ressemblait à cet homme qui calculait déjà ce que son fils pourrait lui rapporter.

— Je ne demanderai rien à Claire, dit-il.

Laurent se redressa brusquement.

— Après tout ce que je t’ai expliqué ?

— Tu ne m’as rien expliqué. Tu m’as raconté tes problèmes et tu m’as demandé de les résoudre.

— Je suis ton père !

— Et moi, j’étais ton fils quand j’avais onze ans.

La voix de Mathis se brisa sur les derniers mots.

Il aurait voulu rester froid. Il aurait voulu que cette rencontre ne lui fasse plus rien.

Mais la blessure était encore là, intacte sous les années.

— Tu sais ce que je faisais le soir où j’ai dormi pour la première fois dehors ? demanda-t-il. J’avais gardé un vieux téléphone qui ne fonctionnait presque plus. Je le rechargeais dans les toilettes d’un centre commercial. J’appelais ton ancien numéro en espérant que tu décroches. Je ne savais même pas si tu avais changé de téléphone. Je voulais juste entendre ta voix.