Laurent ne répondit pas.

— J’ai fini par arrêter d’appeler. Pas parce que je ne voulais plus te parler. Parce que je ne pouvais plus supporter d’espérer.

Son père se mit à pleurer.

Mathis regarda ces larmes avec une étrange fatigue. Il avait longtemps rêvé de voir Laurent regretter son départ. Maintenant que cela arrivait, il ne ressentait aucune victoire.

Seulement du chagrin.

— Je ne te donnerai pas d’argent, dit-il. Je ne mentirai pas à Claire pour toi. Mais si tu veux vraiment changer, je peux t’aider à trouver une association qui accompagne les personnes endettées. Je peux te donner les coordonnées d’un centre d’hébergement. Je peux même t’accompagner à un rendez-vous.

Laurent releva la tête, surpris.

— Tu ferais ça pour moi ?

— Je le ferais pour l’homme que j’aurais voulu que tu sois. Mais je ne te promets pas que je pourrai redevenir ton fils comme avant.

Le visage de Laurent se décomposa.

— Tu ne peux pas me pardonner ?

— Je ne sais pas encore. Et tu ne peux pas m’exiger un pardon parce que tu es enfin revenu.

Mathis lui indiqua la porte.

— Tu peux rester ce soir dans une chambre d’hôtel que je paierai moi-même, une seule nuit, le temps que tu contactes le centre. Pas ici. Et demain, tu devras décider ce que tu veux faire sans compter sur moi pour tout arranger.

Laurent regarda la porte, puis son fils.

— Tu es devenu dur.

Mathis sentit une vieille colère remonter.

— Non. Je suis devenu quelqu’un qui sait ce que coûte le fait de laisser les autres décider de sa vie.

Il ouvrit la porte.

Laurent sortit sans un mot.

Cette nuit-là, Mathis ne dormit presque pas.

Il resta assis sur le bord de son lit, les poings serrés, à se demander s’il avait été trop cruel. Il se rappelait les histoires que sa mère racontait sur Laurent avant sa disparition. Il se rappelait aussi les anniversaires sans appel, les fêtes de fin d’année passées dans des foyers, les éducateurs qui lui demandaient s’il avait de la famille à contacter et son silence chaque fois qu’il fallait répondre.

Le lendemain matin, il trouva Claire dans le jardin.

Elle tenait une tasse de thé entre ses mains.

— Votre père est parti ? demanda-t-elle.

— Oui.

Elle attendit, sans poser d’autres questions.

Mathis finit par s’asseoir près d’elle.

— Il est revenu parce qu’il a besoin d’argent. Je le savais presque dès que je l’ai vu, mais une partie de moi voulait quand même croire qu’il était là pour moi.

Claire posa sa tasse.

— Ce n’est pas une faiblesse de vouloir croire que son père peut revenir par amour.

— J’ai l’impression d’être stupide.

— Vous avez dix-neuf ans. Vous avez été obligé de vous débrouiller seul à un âge où vous auriez dû pouvoir compter sur les adultes. Vous n’êtes pas stupide parce qu’une partie de vous attend encore ce que vous auriez dû recevoir depuis longtemps.

Mathis fixa le gravier.

— Je ne veux pas devenir comme lui.

— Alors ne confondez pas ses choix avec votre destin.

Il resta silencieux un moment, puis lui raconta ce que son père avait dit sur sa mère.

Claire écouta jusqu’au bout.

— Vous m’avez sauvée parce que vous avez refusé de laisser quelqu’un mourir devant vous, dit-elle enfin. Vous n’avez pas fait cela pour obtenir une récompense. Vous n’avez pas non plus demandé à votre père de vous aimer en échange de votre aide. Ce sont deux choses différentes.

Mathis leva les yeux.

— Et si je lui pardonne un jour ?

— Ce sera votre décision.

— Et si je ne lui pardonne jamais ?

Claire prit le temps de réfléchir.

— Ce sera aussi votre décision. Le pardon n’est pas un devoir que l’on doit aux gens qui nous ont blessés. Et il ne signifie pas qu’on doit leur ouvrir à nouveau la porte.

Ces mots lui firent du bien.

Pour la première fois, quelqu’un ne lui demandait pas de choisir entre haïr son père et lui offrir une place dans sa vie.

Il pouvait ressentir de la compassion sans se sacrifier.

Il pouvait espérer que Laurent change sans lui confier son avenir.

Et il pouvait avancer même si son père ne devenait jamais l’homme qu’il avait attendu.

Trois semaines plus tard, Laurent lui envoya une lettre.

Elle était courte, écrite à la main, sans demande d’argent ni adresse de retour.

« Mathis,

Je suis allé au centre que tu m’as indiqué. J’ai accepté de rencontrer une conseillère pour mes dettes et de suivre un accompagnement. Je ne sais pas si je réussirai à tout réparer, mais j’ai compris que je ne pouvais plus demander aux autres de porter ce que j’ai fait.