Claire ne quitta pas la pièce.
Mais elle ne s’approcha pas non plus de son père pour le consoler.
Elle resta debout devant le bureau, les bras croisés, tandis que les autres membres de la famille fixaient le classeur noir. Quelques minutes plus tôt, ils étaient venus réclamer les 320 euros d’un enfant. À présent, ils découvraient que des milliers d’euros avaient disparu de comptes destinés à cinq petits-enfants.
Martine fut la première à parler.
— Bernard, explique-nous exactement ce que tu viens de dire.
Le vieil homme passa ses mains sur son visage.
— Il y a sept mois, j’ai voulu vérifier les économies des enfants. J’avais ouvert cinq comptes à leur nom, un pour chacun de mes petits-enfants. Je versais de l’argent à chaque anniversaire, à Noël et parfois quand j’avais une prime. Je voulais qu’ils aient un petit capital pour leurs études ou leur premier logement.
— Et les 24 800 euros ? demanda Sophie.
Bernard désigna le classeur.
— Des virements que je ne reconnaissais pas. Des retraits, des transferts vers des comptes que je ne connaissais pas. Au début, j’ai cru à une erreur de la banque. J’ai fait une réclamation, puis demandé un examen des opérations.
— Et tu n’as rien dit pendant sept mois ? s’indigna Claire.
— Je voulais être certain avant d’accuser qui que ce soit.
— Alors pourquoi as-tu pris l’argent de Lucas ?
Bernard baissa les yeux vers les deux enveloppes.
— Parce que je ne savais plus quoi faire.
Cette réponse fit monter la colère de Claire.
— Tu ne savais plus quoi faire, alors tu as choisi de prendre l’argent d’un enfant de huit ans ? Tu lui as fait croire qu’il était égoïste de vouloir acheter un télescope avec ses propres cadeaux !
Lucas, qui se tenait près de sa mère, serra son petit pull entre ses doigts.
Son grand-père le regarda enfin.
— Lucas, je suis désolé.
Le garçon ne répondit pas.
Il ne cria pas, ne pleura pas et ne réclama pas son argent. Il posa simplement une question qui fit baisser les yeux à tous les adultes.
— Papi, est-ce que tu as pris mon argent parce que tu n’en avais plus ?
Bernard ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit.
— Parce que si tu en avais besoin, tu pouvais me le demander, continua Lucas. Je ne sais pas si j’aurais dit oui pour tout, mais je t’aurais écouté.
Claire sentit les larmes lui monter aux yeux.
Son fils était prêt à aider celui qui venait de lui faire du mal. Et Bernard, lui, n’avait même pas eu le courage de lui demander.
— Ce n’est pas à toi de régler les problèmes des adultes, mon cœur, murmura-t-elle en lui prenant la main.
Puis elle se tourna vers son père.
— Nous allons examiner ces documents. Mais je veux que tu comprennes une chose : personne ne te doit son pardon simplement parce que tu reconnais enfin tes erreurs.
Bernard acquiesça lentement.
Pour la première fois de la soirée, il ne tenta pas de se défendre.
Le premier nom dans le classeur
Martine ouvrit le classeur à la première page.
Il contenait des relevés bancaires, des tableaux de mouvements financiers, des courriers adressés à la banque et plusieurs annotations manuscrites. Certaines opérations étaient surlignées en jaune. D’autres portaient la mention « à vérifier ».
Sophie prit une feuille.
— Ici, il y a un transfert de 3 200 euros. Le bénéficiaire, c’est une société appelée Horizon Patrimoine. Tu connais ?
Bernard secoua la tête.
— Non. C’est justement ce que je cherche à comprendre.
Claire parcourut les pages suivantes.
Les opérations s’étalaient sur près de trois ans. Plusieurs montants étaient relativement faibles : 180 euros, 450 euros, 720 euros. D’autres dépassaient les 2 000 euros. Pris séparément, certains mouvements pouvaient ressembler à des paiements ordinaires. Ensemble, ils représentaient une somme considérable.
Au milieu du dossier, Claire remarqua une feuille imprimée portant le titre « Synthèse des comptes familiaux ».
Cinq prénoms y figuraient.
Lucas. Chloé. Mathis. Léa. Noé.
À côté de chacun, Bernard avait noté le montant qui aurait dû se trouver sur le compte, puis celui qu’il avait constaté lors de ses vérifications.
Claire prit une calculatrice.
— Attends… Si je comprends bien, les 24 800 euros ne viennent pas tous du compte d’un seul enfant ?
— Non, répondit Bernard. C’est le total des différences que j’ai relevées sur les cinq comptes.
— Et tu sais combien il manque à Lucas ?
Bernard hésita.
— Environ 2 600 euros, selon mes premiers calculs.
Claire sentit un frisson lui parcourir le dos.
Lucas n’avait pas seulement perdu les 320 euros de son anniversaire. Une partie de ses économies avait peut-être disparu depuis des années.