Le téléphone vibrait encore sur la table.

— Élodie ! Tu m’entends ? hurla Thomas. Passe-moi ta mère !

Élodie était devenue livide. Ses doigts tremblaient si fort qu’elle faillit faire tomber l’appareil.

Marianne tendit la main.

— Je suis là, Thomas.

Un silence bref, puis un rire nerveux.

— Ah, enfin ! Vous allez arrêter votre petit jeu. Vous avez envoyé un courrier pour nous expulser de chez nous, vous montez ma femme contre moi et maintenant vous vous cachez dans un hôtel ? Vous avez 70 ans. Vous devriez avoir honte de semer la pagaille dans votre propre famille.

Marianne contempla sa fille. Élodie avait baissé la tête, exactement comme dans la cuisine, quelques jours plus tôt.

Mais cette fois, quelque chose était différent.

Sa fille ne regardait plus le sol pour éviter de voir ce qui se passait. Elle pleurait parce qu’elle commençait à comprendre ce qu’elle avait laissé se produire.

— Thomas, répondit Marianne calmement, cet appartement ne vous appartient pas.

— Vous n’avez aucune preuve !

— J’en ai les titres de propriété.

— Vous mentez !

— Le bail est au nom de votre foyer. La société propriétaire est légalement contrôlée par mon patrimoine. Vous bénéficiez d’un loyer réduit depuis des années. Vous avez confondu un avantage avec un droit.

Thomas se tut.

Puis sa voix changea. Elle devint plus douce, presque mielleuse.

— Marianne, écoutez. Nous avons tous été stressés. Vous sortiez de l’hôpital, je traversais une période compliquée au travail. Il y a eu des mots malheureux, voilà tout. Nous pouvons nous retrouver autour d’un bon repas et régler ça entre adultes.

Marianne sentit son épaule lui faire mal sous son chemisier.

— Vous appelez cela des mots malheureux, vous ?

— Je ne vous ai pas fait de mal !

Élodie releva brusquement la tête.

— Arrête, Thomas.

À l’autre bout du fil, un silence.

— Qu’est-ce que tu viens de dire ?

— J’ai dit d’arrêter. Je t’ai vu la pousser. Et tu m’as menti en prétendant qu’elle était tombée.

— Tu es en train de choisir son camp contre ton mari ?

Élodie ferma les yeux.

— Je suis en train d’arrêter de prétendre que tu ne me fais pas peur.

Thomas raccrocha.

Dans la chambre, personne ne parla pendant plusieurs minutes.

Puis Marianne se leva pour aller chercher un verre d’eau. Élodie aperçut alors le bleu qui dépassait légèrement du col de sa mère.

Elle porta une main à sa bouche.

— Mon Dieu… C’est encore aussi sombre ?

Marianne remit doucement son col en place.

— Oui.

— Pourquoi tu ne m’as pas montré ?

Sa mère la regarda longuement.

— Je pensais que tu n’avais pas besoin de voir davantage pour comprendre.

Élodie éclata en sanglots.

Cette fois, Marianne ne la prit pas immédiatement dans ses bras. Elle resta assise, les mains posées sur ses genoux, laissant à sa fille le temps de mesurer ce qu’elle avait fait.

Elle l’aimait toujours.

Mais l’amour ne pouvait pas effacer les faits.

Le lendemain matin, Maître Mercier arriva à la résidence avec un dossier supplémentaire.

Il avait appris quelque chose qui changeait la situation.

— Madame Delcourt, j’ai retrouvé les documents relatifs à la gestion de l’appartement. Il y a une anomalie que vous devriez connaître.

Marianne posa sa tasse.

— Laquelle ?

L’avocat sortit une copie d’un courrier adressé à la société immobilière six mois auparavant.

La lettre demandait que le bail soit renouvelé automatiquement pour neuf années supplémentaires, à un loyer inchangé.

En bas de page figurait une signature.

Celle de Marianne.

Elle pâlit.

— Je n’ai jamais signé cela.

Maître Mercier acquiesça.

— C’est précisément ce que je soupçonnais. Le document a été transmis par Thomas, qui prétendait agir avec votre accord.

Élodie se pencha sur la feuille.

— Il m’avait dit qu’il avait obtenu une faveur de l’ancien gestionnaire. Il disait que maman était d’accord pour nous laisser l’appartement aussi longtemps que nécessaire.

— Et vous l’avez cru ? demanda Marianne.

Élodie baissa les yeux.

— Oui. Je n’ai jamais vu ce document.

L’avocat poursuivit :

— Nous ne pouvons pas conclure à une falsification sans vérifications supplémentaires. Mais nous avons demandé la conservation des originaux et des échanges électroniques. Si la signature a été imitée, les autorités devront l’établir.

Marianne regarda une nouvelle fois le document.

Pendant des années, elle avait pensé que François avait simplement laissé quelques économies à gérer. Elle découvrait maintenant qu’il avait construit un patrimoine complexe, précisément organisé pour lui assurer une indépendance durable.

Et quelqu’un avait essayé de s’approprier cette sécurité.

— Je veux que tout soit vérifié, dit-elle. Même si cela doit embarrasser ma fille. Même si cela doit détruire le mariage d’Élodie.

Sa fille releva la tête.

— Maman…