— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

Je le fixai.

— Parce que je ne te devais pas un compte rendu de ma vie sentimentale.

Il eut un mouvement de recul, comme si cette phrase lui avait fait plus mal qu’une insulte.

— Je pensais que tu reviendrais un jour.

Voilà. Enfin.

La vérité qu’il avait cachée sous ses silences, ses appels tardifs et ses messages nostalgiques.

— Tu pensais que je reviendrais ?

— Je savais que ce que nous avions était spécial.

— Ce que nous avions était important pour moi. Mais ce n’est pas la même chose que ce que tu en as fait.

Il se tut.

Je pris une inspiration.

— Antoine, je ne suis pas revenue à Lyon pour toi. J’ai accepté un poste dans une agence d’architecture qui travaille sur la restauration de bâtiments anciens. Je vais diriger un projet de réhabilitation dans le quartier où j’ai grandi. Je voulais me rapprocher de mes parents, et Gabriel a la possibilité de travailler davantage depuis Lyon.

Je sortis de mon sac une enveloppe que je n’avais pas encore remise à ma mère.

— Et il y a une autre raison.

Antoine la regarda.

— La maison de mes grands-parents près d’Annecy va être restaurée. Nous voulons y célébrer notre mariage, puis en faire un lieu où des jeunes architectes pourront travailler sur des projets de rénovation patrimoniale. Mon grand-père m’avait appris à dessiner dans cette maison. C’est là que j’ai compris ce que je voulais faire de ma vie.

Je lui montrai le document.

— Nous avons obtenu un financement pour lancer le projet. Je suis revenue pour commencer ce travail et pour être auprès de ma famille pendant cette nouvelle étape.

Antoine baissa les yeux sur l’enveloppe.

Il avait imaginé mon retour comme une histoire dont il serait encore le personnage principal.

Il venait de découvrir que ma vie avait continué sans lui, et qu’elle avait désormais une direction, un compagnon et des projets qui ne dépendaient pas de sa décision.

— Alors, tu n’as jamais pensé à revenir pour moi ?

Je pris le temps de répondre.

— Bien sûr que j’y ai pensé. Pendant longtemps. Je me suis demandé ce qui se serait passé si tu m’avais choisie. Je me suis demandé si nous aurions été heureux. Mais je ne vais pas passer le reste de ma vie à épouser une hypothèse.

Il ouvrit la bouche, puis la referma.

— Je crois que je t’ai aimée, Claire.

Je ressentis une pointe de tristesse. Pas parce que je voulais revenir vers lui, mais parce que cette phrase arrivait après tant d’années de silence.

— Peut-être, répondis-je. Mais tu ne m’as jamais donné la possibilité de construire une vie avec cet amour.

Je fis un pas vers la salle.

Antoine me retint par la voix, pas par le bras.

— Et si je te demandais de ne pas te marier ?

Je le regardai une dernière fois.

— Tu arrives cinq ans trop tard.

Puis je retournai auprès de Gabriel.

4. La question que Léa n’osait pas poser

Lorsque nous revînmes à table, personne ne parlait.

Gabriel me tira doucement ma chaise. Je m’assis à côté de lui et posai ma main sur la sienne.

Léa regardait Antoine comme si elle venait de rencontrer un inconnu.

— Tu comptais me demander en mariage ce soir ? lui demanda-t-elle.

Antoine sembla pris au dépourvu.

— Léa, ce n’est pas le moment.

— Si. C’est exactement le moment. Tu viens de demander à une autre femme d’annuler son mariage alors que tu es censé m’épouser.

Il se frotta le front.

— Je suis bouleversé. Claire a toujours compté pour moi.

— Je ne te demande pas si elle a compté pour toi. Je te demande si tu m’aimes.

Antoine ne répondit pas immédiatement.

Ce silence, qui avait autrefois nourri mes espoirs, devint insupportable pour Léa.

— Regarde-moi, dit-elle.

Il leva enfin les yeux.

— Je tiens à toi.

Léa eut un rire bref, presque incrédule.

— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.

Véronique tenta d’intervenir.

— Léa, ma chérie, ne faisons pas de scène devant tout le monde.

Léa se tourna vers elle.

— Vous saviez qu’il n’était pas sûr de vouloir m’épouser ?

Véronique hésita.

Ce fut suffisant.

Léa repoussa sa chaise.

— Vous le saviez tous, n’est-ce pas ? Vous parliez de mariage, de maison et d’enfants, mais personne ne lui demandait s’il m’aimait réellement.

Antoine se leva à son tour.

— Ce n’est pas juste. Je n’ai jamais dit que je ne voulais pas t’épouser.

— Tu n’as jamais dit que tu le voulais non plus.

Sa voix se brisa sur les derniers mots.