Je connaissais cette douleur. C’était celle de quelqu’un qui comprend qu’il a construit des projets à partir de phrases incomplètes, de gestes ambigus et de promesses qu’il avait lui-même ajoutées aux silences d’un autre.

Léa se tourna vers moi.

— Je suis désolée pour ce que je t’ai dit ce soir.

Je ne m’attendais pas à ces mots.

— Tu n’avais pas à m’offrir ce collier pour me rappeler ta place, ajouta-t-elle. Et tu n’avais pas à subir mes remarques.

Je regardai l’écrin posé près de mon assiette.

— Je te remercie de le reconnaître.

Je ne lui dis pas que tout était oublié. Je ne lui demandai pas de se justifier davantage.

Elle n’avait pas été responsable des cinq années de silence d’Antoine, mais elle avait choisi de me blesser au lieu de questionner l’homme qui entretenait cette histoire ambiguë.

Elle devait pouvoir reconnaître ses torts sans être réduite à ceux-ci.

Léa prit son sac.

— Je rentre.

Antoine voulut la suivre.

Elle leva la main.

— Ne viens pas avec moi simplement parce que tu as peur de rester seul. Si tu veux me parler, tu sauras où me trouver. Mais cette fois, c’est moi qui déciderai si j’ai envie de t’écouter.

Elle quitta le restaurant.

Antoine resta debout au milieu de la pièce, incapable de choisir entre la femme qu’il venait de perdre et celle qu’il n’avait jamais su aimer correctement.

Je ne ressentis aucune satisfaction.

Seulement une immense fatigue.

Je n’avais pas souhaité la souffrance de Léa. Je savais trop bien ce que c’était que d’attendre une réponse qui ne venait jamais.

5. Le lendemain matin

Le lendemain, mon père me retrouva dans la cuisine familiale.

Il préparait du café, comme lorsqu’il m’accompagnait à l’école. Il avait vieilli, mais il gardait cette habitude de faire semblant de s’occuper de quelque chose lorsqu’il voulait aborder une conversation difficile.

— Antoine m’a appelé, dit-il.

Je posai ma tasse.

— Je m’en doute.

— Il m’a dit qu’il avait commis une erreur.

Je regardai par la fenêtre.

— Il a eu cinq ans pour prendre une décision.

Mon père resta silencieux, puis s’assit en face de moi.

— Je crois que nous avons tous contribué à cette situation.

Je me tournai vers lui.

Il poursuivit :

— Nous vous avons tellement imaginés ensemble que nous avons fini par considérer votre histoire comme une évidence. Nous parlions de votre mariage avant même que vous sachiez ce que vous vouliez. Et quand tu es partie, nous avons continué à te demander des nouvelles d’Antoine comme si tu lui appartenais encore un peu.

Je sentis mes yeux se remplir de larmes.

— Oui, papa.

— Je suis désolé.

Ces trois mots me touchèrent davantage que je ne l’aurais cru.

Mon père n’était pas responsable de tous mes choix, mais il reconnaissait avoir entretenu une attente qui m’avait empêchée de tourner la page.

— Je ne veux plus que tu me demandes si Antoine va bien, lui dis-je doucement. Je ne veux plus que tu me racontes ses difficultés comme si j’étais encore la personne chargée de le consoler. Il a sa vie. J’ai la mienne.

Mon père prit ma main.

— Je te le promets.

Puis il sourit tristement.

— Et Gabriel ? Il a l’air d’un homme bien.

— Il l’est.

— Il te rend heureuse ?

Je pensai à Gabriel, à sa façon de m’écouter sans chercher à me corriger, à sa présence calme pendant le dîner, à la main qu’il avait posée dans mon dos sans me pousser ni me retenir.

— Oui. Mais surtout, je peux être moi-même avec lui.

Mon père acquiesça.

— Alors, c’est tout ce que je voulais savoir.

6. Une lettre qui n’appelait aucune réponse

Trois jours avant le mariage, je reçus une lettre d’Antoine.

Il écrivait qu’il avait passé plusieurs nuits à repenser à notre histoire. Il reconnaissait qu’il avait apprécié de me savoir disponible, même lorsqu’il avait choisi d’autres relations. Il disait avoir confondu la sécurité que lui procurait mon affection avec la certitude que je lui appartiendrais toujours un peu.

Il reconnaissait également que son comportement envers Léa avait été injuste.

« Je crois que j’ai attendu que tu partes définitivement pour comprendre que je ne pouvais pas te garder sans te choisir. Je ne sais pas si c’est de l’amour ou de la peur de te perdre. Je sais seulement que j’ai été lâche. »

Je relus cette phrase plusieurs fois.

Puis je refermai la lettre.

J’aurais pu lui répondre. J’aurais pu lui expliquer encore une fois ce que ses silences m’avaient fait, lui détailler toutes les soirées où j’avais attendu un message, toutes les fois où j’avais renoncé à poser une question de peur de le faire fuir.

Mais je n’en avais plus besoin.