— Tu as l’air épuisée, Camille, a dit Antoine en déposant les pivoines sur la table. Le voyage s’est bien passé ?
Je l’ai regardé quelques secondes avant de sourire.
— Très bien. J’ai même eu le temps de réfléchir à certains dossiers.
Son sourire n’a pas disparu, mais ses doigts se sont crispés autour de sa montre.
— Quels dossiers ?
— Ceux qui attendent depuis trop longtemps.
Mireille a posé son sac de pharmacie sur le comptoir.
— Tu devrais plutôt te reposer. Jeanne a encore été difficile aujourd’hui. Elle refuse de manger et invente des histoires. À son âge, tu sais…
— Je viens de la voir, ai-je répondu. Elle semble surtout avoir besoin d’un médecin.
Le silence est tombé.
Antoine s’est approché de moi et m’a embrassée sur le front.
— Tu t’inquiètes trop. Je m’occupe de tout.
C’était précisément le problème.
Depuis neuf ans, je confondais parfois sa confiance avec de la fiabilité. Je pensais qu’un homme capable de me soutenir dans les moments difficiles ne pouvait pas, en parallèle, organiser ma destruction.
Cette erreur allait me coûter cher si je ne la corrigeais pas immédiatement.
J’ai prétexté une migraine pour monter dans notre chambre. Une fois la porte fermée, j’ai envoyé un message codé à mon avocate : « Déclenche le protocole bleu. Risque de faux documents, détournement de fonds et séquestration d’une personne vulnérable. Ne contacte personne de mon entourage. »
Élise a répondu en moins d’une minute.
« La banque a déjà signalé deux tentatives de virement inhabituelles. J’ai demandé une mesure de sécurisation des comptes concernés. Ne touche plus aux documents originaux. Je contacte les autorités compétentes. »
J’ai ensuite vérifié les caméras de surveillance de la maison depuis mon téléphone. L’enregistrement de la chambre d’amis avait été désactivé trois jours auparavant. En revanche, la caméra du garage fonctionnait encore.
À 2 h 17, j’ai découvert une séquence qui allait bouleverser toute l’affaire.
Mireille était entrée dans le garage avec une femme que je ne connaissais pas. Elles avaient ouvert le coffre de la voiture d’Antoine et en avaient sorti une mallette grise.
La femme avait posé sur l’établi plusieurs dossiers portant le logo de mon cabinet.
Puis elle avait prononcé une phrase que j’ai repassée quatre fois.
— Quand la plainte sera déposée, il faudra que tout remonte à Camille. Antoine doit rester le mari trompé, pas le bénéficiaire.
La réponse de Mireille m’a donné la nausée.
— Et si elle découvre Jeanne ?
— Alors nous aurons notre histoire. Une femme absente pendant cinq jours, une vieille dame abandonnée, des médicaments introuvables et des documents signés de sa main. La presse fera le reste.
La femme avait ensuite sorti une clé USB rouge.
Avant de quitter le garage, elle avait regardé droit vers la caméra.
Puis elle avait souri.
Ce n’était pas un sourire de hasard. Elle savait que cette caméra existait.
Et elle voulait peut-être que je voie ces images.
La femme derrière le piège
À huit heures, Élise est arrivée accompagnée d’un médecin et de deux policiers. Nous avions convenu de ne pas prévenir Antoine afin d’éviter qu’il ne puisse faire disparaître d’autres éléments.
Le médecin a examiné Jeanne immédiatement. Son état nécessitait une prise en charge urgente. Elle a été transportée à l’hôpital, où des examens ont été réalisés pour rechercher les effets éventuels des médicaments qu’elle avait reçus. Les policiers ont recueilli ses premières déclarations, sans la pousser à répondre aux questions auxquelles elle ne se sentait pas prête à répondre.
Avant de partir, Jeanne m’a serré la main.
— Ne te laisse pas entraîner dans leur colère, ma petite. Ils veulent que tu perdes le contrôle.
J’ai embrassé son front.
— Je te le promets.
Lorsque je suis redescendue, Antoine m’attendait dans le salon. Mireille se tenait près de la fenêtre.
— Qu’est-ce que tout cela signifie ? a-t-il demandé en voyant les policiers.
J’ai posé mon téléphone sur la table.
— Cela signifie que Jeanne va être soignée. Et que nous allons enfin parler de ces documents que je n’ai jamais signés.
Son visage s’est figé.
— Quels documents ?
Élise a sorti une copie des mandats litigieux.
— Ceux qui autorisent des transferts depuis le cabinet de Madame Delmas et la cession de biens appartenant à Madame Jeanne Delmas. Leur authenticité devra être vérifiée. Pour le moment, les opérations suspectes ont été signalées et les éléments sont transmis aux enquêteurs.
Antoine a regardé sa mère.
Mireille a aussitôt pris la parole.
— C’est Camille qui a tout organisé ! Elle avait accès aux comptes, elle connaissait les placements de Jeanne. Elle veut nous faire porter le chapeau !
Cette fois, je n’ai pas répondu.
J’ai lancé l’enregistrement audio.
Sa propre voix a rempli le salon :