La première cuillère s’arrêta à quelques centimètres de ses lèvres.

Gabriel fixait le ragoût comme s’il s’agissait d’une bombe prête à exploser. La vapeur montait lentement du bol, portant une odeur étrange et familière à la fois : du thym, de la cannelle, des légumes fondants et une viande mijotée jusqu’à devenir presque tendre sous la cuillère.

Derrière lui, León gardait une main près de son arme.

— Patron, laissez-moi goûter d’abord, proposa-t-il.

— Non.

La réponse claqua dans la pièce.

Gabriel observa Nora, qui se tenait devant lui, un torchon posé sur l’avant-bras.

— Comment savez-vous que ce plat ne contient rien de dangereux ?

La jeune femme haussa légèrement les épaules.

— Je ne peux pas vous le garantir simplement en vous regardant dans les yeux. Mais vous avez exigé des ingrédients scellés, et vous m’avez vue les ouvrir et les préparer. Si vous pensez que quelqu’un a pu les altérer, faites-les vérifier. Je ne vais pas vous mentir pour vous convaincre de manger.

Cette réponse déconcerta Gabriel.

Depuis deux semaines, tout le monde lui mentait avec une assurance remarquable. Ses hommes prétendaient que la situation était sous contrôle. Ses associés juraient leur loyauté. Ses médecins lui expliquaient qu’il devait s’alimenter, sans parvenir à lui faire avaler la moindre bouchée.

Cette inconnue, elle, refusait de lui promettre l’impossible.

— Vous n’avez pas peur de moi ? demanda-t-il.

Nora regarda les quatre hommes armés qui entouraient sa table, puis le patron du restaurant qui tremblait derrière le comptoir.

— Si. Mais j’ai encore plus peur de voir quelqu’un mourir parce que tout le monde autour de lui a peur de lui dire la vérité.

Un silence absolu s’abattit sur la salle.

León baissa imperceptiblement les yeux.

Gabriel, lui, ne bougea pas.

Puis il porta enfin la cuillère à ses lèvres.

Le goût du bouillon le surprit. Il était riche sans être lourd, légèrement sucré par les légumes, avec une chaleur discrète qui persistait au fond de la gorge.

La cannelle.

Il ferma les yeux une fraction de seconde.

Une image traversa son esprit : une cuisine étroite, une fenêtre couverte de buée et une vieille femme qui remuait une marmite en lui répétant qu’un homme pouvait posséder la moitié du monde sans savoir prendre soin de lui-même.

Gabriel rouvrit brusquement les yeux.

— Où avez-vous appris cette recette ?

Nora parut surprise.

— D’une femme qui s’appelait Isabel. Elle s’occupait de moi quand j’étais petite.

— Isabel comment ?

La jeune femme fronça les sourcils.

— Isabel Moreno. Pourquoi ?

Le visage de Gabriel changea.

Pour la première fois depuis huit jours, ce n’était plus la peur du poison qui l’envahissait.

C’était la peur d’avoir entendu un nom impossible.

— Qui était-elle pour vous ?

Nora serra son torchon entre ses doigts.

— Je ne sais pas vraiment. Ma mère est morte quand j’avais six ans. Mon père avait disparu bien avant. J’ai passé plusieurs années dans des foyers, et Isabel travaillait dans l’un d’eux. Elle m’a appris à cuisiner. Elle disait que les gens qui ont faim ont besoin de nourriture, mais que ceux qui ont peur ont aussi besoin de douceur.

Elle eut un sourire mélancolique.

— Elle est morte il y a quatre ans.

Gabriel reposa lentement sa cuillère.

Isabel Moreno avait été sa nourrice.

La seule personne qui, dans son enfance, l’avait serré dans ses bras sans rien attendre en retour. Elle lui préparait ce même ragoût lorsque son père rentrait ivre, lorsque les cris traversaient les murs de la maison ou lorsque Gabriel, encore enfant, se cachait sous les escaliers pour échapper aux disputes.

Puis, un matin, Isabel avait disparu.

Son père lui avait expliqué qu’elle avait volé de l’argent et qu’elle ne reviendrait jamais.

Gabriel avait grandi avec cette conviction. Il avait appris à ne plus faire confiance à personne, à ne jamais montrer ses faiblesses et à considérer l’affection comme une arme que les autres pouvaient retourner contre lui.

Mais aujourd’hui, cette jeune femme venait de prononcer le nom de celle qui lui avait appris, autrefois, que la tendresse existait.

— Isabel vous a-t-elle parlé d’un garçon nommé Gabriel ? demanda-t-il.

Nora pâlit légèrement.

— Oui.

León se redressa.

— Patron ?

Gabriel ne lui prêta aucune attention.

— Qu’est-ce qu’elle vous a dit ?

Nora hésita, puis répondit :

— Elle disait qu’elle avait connu un petit garçon très intelligent qui avait grandi dans une maison où personne ne savait l’aimer correctement. Elle disait qu’il avait fini par croire que la gentillesse était toujours un piège.

Elle baissa les yeux.

— Elle espérait qu’un jour, il rencontrerait quelqu’un qui lui prouverait le contraire.

Gabriel sentit quelque chose se fissurer en lui.