Il avait passé des années à chercher des ennemis. Il avait dépensé des fortunes pour surveiller ses associés, acheter des informations et anticiper les trahisons. Il avait construit un empire autour d’une règle simple : celui qui faisait confiance finissait par être détruit.

Et pourtant, la seule personne qui lui avait offert une affection sincère avait passé ses dernières années à espérer qu’il ne devienne pas l’homme qu’il était devenu.

Il reprit sa cuillère.

Puis il mangea une deuxième bouchée.

Une troisième.

À la quatrième, sa main tremblait encore, mais il ne la reposa pas.

Nora ne dit rien. Elle se contenta de remplir un verre d’eau qu’elle laissa à portée de main, sans le pousser vers lui.

Au bout de quelques minutes, Gabriel avait mangé presque la moitié du bol.

Le patron du restaurant, qui observait la scène depuis la cuisine, laissa échapper un souffle qu’il semblait retenir depuis une heure.

Gabriel leva les yeux vers Nora.

— Combien vous dois-je ?

— Le prix du plat.

— Vous pourriez demander beaucoup plus.

— Je suis étudiante infirmière. Je sais ce que coûte un repas, pas ce que vaut votre peur.

León détourna la tête pour cacher un sourire.

Gabriel, lui, laissa échapper un rire bref, rauque, presque douloureux. C’était le premier rire spontané qu’il avait eu depuis des semaines.

Puis son téléphone vibra.

Un message venait d’arriver d’un numéro sécurisé.

Il le lut une fois.

Puis une deuxième.

Son expression se durcit.

« Le laboratoire a confirmé des traces de substance toxique dans les restes du dernier repas de Pablo. Le même produit a été détecté sur un lot de compléments alimentaires livré à votre appartement. »

Gabriel se leva si brusquement que sa chaise racla le sol.

— León. On rentre.

Nora recula d’un pas.

— Est-ce qu’il y a un problème ?

Gabriel la regarda. Pendant une seconde, il sembla hésiter entre la méfiance qui l’avait maintenu en vie et une intuition qu’il n’avait pas ressentie depuis longtemps.

— Oui. Et je crois que vous venez de m’aider à rester en vie.

Il sortit une liasse de billets de sa poche et la posa sur la table.

Nora la repoussa.

— Je vous ai servi un ragoût, monsieur. Je n’ai pas acheté votre gratitude.

Gabriel observa les billets, puis la jeune femme.

— Alors, gardez ceci.

Il prit une carte de visite noire dans son portefeuille et la posa à côté du bol.

— Si quelqu’un vous pose des questions sur moi, appelez ce numéro. Et si vous avez le moindre problème, appelez aussi.

— Je ne suis pas du genre à me mêler aux affaires des autres.

— C’est probablement ce qui vous rend plus fiable que la plupart des gens que je connais.

Il quitta le restaurant sans attendre de réponse.

Nora resta immobile, la carte entre les doigts, tandis que les voitures disparaissaient dans la pluie.

Elle aurait dû jeter cette carte.

Elle aurait dû retourner à ses cours, terminer ses stages et continuer à vivre loin des hommes comme Gabriel.

Mais trois jours plus tard, à six heures du matin, son téléphone sonna.

Une voix inconnue lui annonça que Gabriel l’attendait à l’hôpital où elle effectuait son stage.

Et cette fois, ce n’était pas pour un repas.

Lorsqu’elle arriva, Gabriel était assis dans un bureau privé, pâle et épuisé. Un médecin se tenait près de la fenêtre, tandis que León montait la garde devant la porte.

Sur la table reposait une photographie ancienne.

Nora la reconnut immédiatement.

C’était Isabel, plus jeune, tenant un petit garçon par la main.

Le garçon avait les yeux sombres de Gabriel.

Mais ce n’était pas la photographie qui l’effraya.

C’était le verso, où une phrase avait été écrite à la main :

« Pour Gabriel, afin qu’il sache un jour pourquoi je suis partie. »

— Où avez-vous trouvé ça ? murmura Nora.

Gabriel lui tendit une enveloppe.

— Dans les affaires de mon père. Nous avons commencé à fouiller ses anciens dossiers après la découverte du poison. Il avait conservé les lettres d’Isabel.

Nora ouvrit l’enveloppe avec précaution.

La lettre était datée de vingt-sept ans plus tôt.

Isabel y expliquait qu’elle n’avait jamais volé d’argent. Elle avait découvert que le père de Gabriel utilisait son entreprise pour dissimuler des paiements illégaux. Lorsqu’elle avait menacé de parler, il l’avait accusée de vol et l’avait renvoyée. Il avait également fait en sorte qu’elle ne puisse plus approcher le petit garçon dont elle s’occupait.

La lettre se terminait par ces mots :

« Je pars pour protéger ma vie. Mais je ne cesserai jamais de prier pour que Gabriel trouve un jour une personne capable de l’aimer sans avoir peur de lui. »

Nora sentit ses yeux se remplir de larmes.

— Elle n’a jamais cessé de parler de vous.