— Il faut aussi examiner les pouvoirs que votre père détenait à l’époque. La gestion d’un patrimoine appartenant à un enfant mineur n’est pas la même chose que la propriété de ce patrimoine. Nous devons identifier ce qu’il pouvait faire, ce qui nécessitait une autorisation et ce qui a effectivement été fait.
— Vous pensez qu’il a profité de moi ?
Elle m’a regardée sans détourner les yeux.
— Je pense que certains mouvements justifient un examen approfondi. Mon rôle n’est pas de vous donner la réponse que vous redoutez ou celle que vous espérez. Mon rôle est de vous aider à établir la vérité.
Je suis sortie de son cabinet avec l’impression de marcher sur un sol qui pouvait se dérober à tout moment.
3. Le dîner où mon père a compris
Le vendredi suivant, mon père m’a invitée à dîner chez lui, à Saint-Cloud.
Il avait choisi le restaurant où nous fêtions mes anniversaires depuis mon enfance. Il connaissait mes habitudes : la table au fond, le poisson grillé, l’eau gazeuse, le dessert que je prétendais ne plus aimer avant d’en commander une dernière bouchée.
Tout semblait normal.
C’est ce qui m’a fait le plus mal.
— Alors, cette entrée dans la vie adulte ? m’a-t-il demandé en souriant. Tu commences à comprendre pourquoi je t’ai toujours dit de ne pas te préoccuper des comptes ?
J’ai posé mes couverts.
— J’ai justement commencé à les comprendre.
Son sourire s’est figé.
— Comment ça ?
— J’ai engagé une avocate et un expert-comptable. Ils examinent la gestion de mon patrimoine.
Il a bu une gorgée d’eau.
— Tu as engagé des gens sans m’en parler ?
— Oui.
— Après tout ce que j’ai fait pour toi ?
La phrase est tombée entre nous comme une dette qu’il m’aurait présentée depuis ma naissance.
— Je sais que tu as payé mes études. Je sais que tu m’as élevée. Je ne nie rien de tout cela.
— Alors, où est le problème ?
— Un virement de 480 000 euros vers Vannier Développement. Tu peux m’expliquer pourquoi mon argent a financé une société dont tu es l’actionnaire majoritaire ?
Son visage a perdu toute expression.
Pendant quelques secondes, il n’a pas répondu.
Puis il a posé son verre.
— C’était une opération temporaire.
— Où est le contrat de prêt ?
— Il doit être dans les archives.
— Nous ne l’avons pas trouvé.
— Alors, vos experts n’ont pas cherché correctement.
Il avait parlé trop vite.
Je l’ai observé. Je connaissais ses silences, ses colères, sa manière de me regarder quand il voulait que je me sente coupable.
Mais je ne l’avais jamais vu aussi pressé de mettre fin à une conversation.
— Je veux les documents, papa.
— Tu ne comprends pas les montages financiers.
— C’est pour cela que j’ai engagé des professionnels.
Il s’est penché vers moi.
— Tu es en train de laisser des étrangers détruire ta famille.
J’ai senti ma gorge se serrer.
— Ce sont des étrangers qui m’ont expliqué ce que signifiait le virement. Toi, pendant quinze ans, tu m’as dit que je n’avais pas besoin de savoir.
Il s’est levé brusquement.
— Tu devrais réfléchir à ce que tu es en train de faire.
Je n’ai pas bougé.
— C’est justement ce que je fais.
Je suis partie avant le dessert.
Dans la voiture, j’ai pleuré pendant vingt minutes.
Pas parce que j’étais certaine qu’il avait commis une faute.
Parce que, pour la première fois, j’avais peur que mon père préfère me faire culpabiliser plutôt que de répondre à une question légitime.
4. La lettre que ma mère avait laissée
Deux semaines plus tard, une ancienne collaboratrice du notaire qui avait réglé la succession de ma mère a contacté Maître Garnier.
Elle avait retrouvé, dans les archives conservées par l’étude, une lettre de Claire Delcourt accompagnée d’une note destinée à être versée à son dossier successoral.
La lettre avait été rédigée quelques mois avant sa mort.
Lorsque je l’ai reçue, je l’ai reconnue immédiatement.
L’écriture de ma mère était fine, légèrement penchée. J’ai passé le doigt sur son prénom avant de commencer à lire.
« Si Héloïse est encore trop jeune pour comprendre les questions d’argent, j’espère qu’un jour elle pourra les poser sans avoir peur de décevoir qui que ce soit. »
J’ai dû m’arrêter.
La lettre ne contenait aucune accusation contre mon père. Ma mère n’y évoquait aucun détournement et ne prétendait pas connaître l’avenir.
Elle parlait surtout de moi.
« Je ne veux pas que ma fille grandisse en croyant que l’amour lui impose d’obéir. Je souhaite qu’elle soit entourée de personnes capables de lui expliquer les décisions qui la concernent, même lorsque ces explications sont difficiles. »