Puis venait une phrase qui m’a brisé le cœur :
« Si un jour elle doute, qu’on lui donne les documents. Pas seulement des paroles rassurantes. »
J’ai posé la lettre sur la table.
Ma mère ne m’avait laissé aucune preuve contre mon père.
Elle m’avait laissé quelque chose de plus simple : le droit de comprendre.
Et pendant quinze ans, j’avais cru que demander des comptes signifiait trahir celui qui m’avait élevée.
5. La deuxième ligne bancaire
L’examen des comptes a continué.
Un mois après le début des vérifications, l’expert-comptable a demandé à me voir en personne. Il avait obtenu de nouvelles pièces relatives à la société immobilière.
Sur la table, il a posé deux relevés bancaires.
— Nous avons pu retracer une partie des fonds qui avaient transité par Vannier Développement. Mais l’opération est plus complexe que ce que nous pensions.
J’ai regardé les chiffres.
Une partie des 480 000 euros avait servi à financer des travaux et des dépenses liés à l’immeuble. Une autre partie avait couvert des échéances financières de la société.
Puis il a montré une ligne située quelques mois plus tard.
Un transfert de 126 000 euros avait été effectué depuis la société immobilière vers une autre structure, contrôlée par une personne dont je ne connaissais pas le nom : Sophie Vannier.
La compagne de mon père.
Je me suis redressée.
— Elle a reçu de l’argent qui venait de mon patrimoine ?
— Les fonds ont transité par plusieurs sociétés. Nous devons encore établir leur origine exacte, leur destination finale et la nature de chaque opération. Nous ne pouvons pas affirmer, à ce stade, que ces 126 000 euros correspondent directement à votre argent ni qu’ils constituent un avantage indu.
Maître Garnier a ajouté :
— Mais ce transfert doit être expliqué. Nous allons demander les justificatifs et déterminer si des conventions le fondaient.
J’ai regardé le nom de Sophie.
Je me suis souvenue de ses sourires polis, de ses cadeaux à Noël, de ses phrases répétées quand j’étais enfant :
« Ton père se donne tellement de mal pour toi. Tu as beaucoup de chance. »
Peut-être avait-elle ignoré les opérations.
Peut-être avait-elle cru qu’elles étaient parfaitement régulières.
Ou peut-être en savait-elle davantage.
Je ne pouvais pas le savoir.
Mais désormais, je ne confondais plus une apparence familiale harmonieuse avec une preuve que tout allait bien.
6. Le rendez-vous au cabinet
Trois jours plus tard, mon père a demandé à me voir au cabinet de son conseil.
Il était accompagné de son avocat. Maître Garnier était présente à mes côtés.
Il n’a pas essayé de sourire.
— J’ai entendu dire que tu envisageais une action en justice.
— Je veux que les opérations soient examinées et que mes droits soient respectés.
Son avocat a expliqué que plusieurs transferts correspondaient, selon leur première analyse, à des avances de trésorerie et à des opérations patrimoniales effectuées dans le cadre de la gestion de mes biens. Il a soutenu que mon père avait toujours cherché à préserver mon intérêt et qu’une partie des mouvements pouvait être justifiée par les contrats et les comptes des sociétés.
Maître Garnier a demandé les documents permettant de vérifier ces affirmations.
Le ton est resté professionnel, mais l’atmosphère était glaciale.
Puis mon père s’est tourné vers moi.
— Tu crois vraiment que je t’aurais laissée sans rien ?
J’ai senti les larmes monter, mais j’ai tenu bon.
— Je ne dis pas que tu m’as laissée sans rien. Je demande ce qui est arrivé à ce qui m’appartenait.
Il a serré les mâchoires.
— J’ai géré ton patrimoine pendant quinze ans. J’ai pris des risques, j’ai fait des choix. Tu as grandi dans le confort, tu as eu les meilleures écoles, les meilleurs soins. Tu n’as jamais manqué de rien.
— Ce n’est pas la question.
— Pour toi, peut-être. Pour moi, si.
J’ai compris à cet instant que nous ne parlions pas de la même chose.
Pour lui, les sacrifices qu’il disait avoir faits semblaient justifier qu’il n’ait pas à rendre compte de toutes ses décisions.
Pour moi, ces sacrifices ne pouvaient pas remplacer les documents.
Maître Garnier a rappelé que les droits et obligations applicables devaient être appréciés au regard de chaque opération, de la nature des biens, des pouvoirs détenus à l’époque et des autorisations éventuellement requises.
La réunion s’est achevée sans accord.
Mais avant de partir, mon père a prononcé une phrase qui m’a suivie toute la nuit :
— Si tu continues, tu risques de découvrir des choses que tu préférerais ne pas savoir.
Je l’ai regardé.
— Alors, pourquoi ne me les as-tu pas expliquées avant ?
Il n’a pas répondu.