L’homme en costume s’arrêta à quelques mètres de l’arche fleurie.
Il ne semblait ni pressé ni impressionné par les invités qui se retournaient vers lui. Il tenait une chemise cartonnée contre lui et demanda, d’une voix calme :
— Monsieur Bastien Girard ?
Bastien interrompit sa conversation avec le maire qui célébrait le mariage.
— C’est moi. Qui êtes-vous ?
— Maître Julien Morel, commissaire de justice. Je dois vous remettre plusieurs documents dans le cadre d’une procédure en cours.
Le sourire de Manon se figea.
— Pardon ? Une procédure ? Aujourd’hui ?
L’homme ne lui répondit pas. Il vérifia l’identité de Bastien et lui présenta les documents.
Mon ex-mari les parcourut rapidement. Au bout de quelques secondes, son visage perdit ses couleurs.
Je n’avais pas besoin de lire les pages pour comprendre que quelque chose venait de lui échapper.
Mon père se leva brusquement.
— C’est une cérémonie privée. Vous ne pouvez pas débarquer ici et tout gâcher !
Le commissaire de justice resta parfaitement calme.
— Monsieur, je suis ici pour effectuer une remise officielle. Je ne suis pas venu interrompre la cérémonie, et je ne commenterai pas le contenu des documents devant les invités.
Il avait raison. Pourtant, le mal était fait : tous les regards convergeaient désormais vers Bastien.
Manon lui arracha presque les feuilles des mains.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Rien qui te concerne, répondit-il sèchement.
Cette réponse fut une erreur.
Ma sœur recula d’un pas.
— Nous allons nous marier dans quelques minutes. Tu m’as promis que tout était réglé !
Bastien tenta de récupérer les documents.
— Manon, pas maintenant.
Elle le regarda comme si elle venait de découvrir un inconnu à côté d’elle.
Derrière mon pilier, je gardais les mains croisées sur mon sac. Je n’avais ni appelé cet homme pour qu’il vienne au mariage ni demandé à quiconque de faire une scène. Les démarches avaient suivi leur cours, et la remise des documents relevait de la procédure engagée.
Mais je savais pourquoi ces papiers existaient.
Dix-huit mois auparavant, j’avais commencé à rassembler mes souvenirs concernant les finances de l’entreprise de Bastien. J’avais retrouvé des factures, des références de contrats et plusieurs courriels anciens conservés dans mes archives personnelles. Je les avais transmis à mon avocate, qui avait vérifié ce qui pouvait légalement être utilisé et demandé les pièces nécessaires par les voies appropriées.
Ce travail avait pris des mois.
Il n’y avait eu ni révélation magique ni dossier secret miraculeusement tombé du ciel. Il y avait eu des dates, des chiffres contradictoires et des professionnels chargés de les vérifier.
Et, peu à peu, une piste s’était dessinée.
Pendant notre mariage, Bastien avait dirigé sa société de maintenance frigorifique avec des comptes professionnels que je ne contrôlais plus depuis des années. Lors du divorce, les informations financières communiquées pour évaluer ses ressources et l’entreprise n’avaient pas permis de retrouver certaines opérations que j’avais pourtant vues à l’époque.
Je ne pouvais pas affirmer que chaque différence révélait une fraude. Certaines pouvaient avoir une explication comptable. D’autres nécessitaient un examen plus approfondi.
Mais un ancien compte professionnel avait finalement été identifié dans des documents obtenus légalement au cours des vérifications.
Et les mouvements qui y apparaissaient soulevaient des questions suffisamment sérieuses pour justifier des démarches supplémentaires.
Mon avocate avait alors engagé les procédures adaptées afin de faire examiner les éléments et déterminer si les déclarations faites pendant le divorce avaient été complètes.
Je n’avais pas demandé que Bastien soit puni devant tout le monde.
Je voulais simplement que les faits soient établis.
Sur l’estrade, le maire demanda si les futurs époux souhaitaient prendre quelques instants pour régler cette difficulté.
Manon se tourna vers Bastien.
— Dis-moi que ce n’est pas ce que je crois.
— Tu ne sais même pas ce qu’il y a dans ces papiers.
— Alors explique-moi !
Il baissa la voix.
— C’est une vieille histoire avec Aurore.
Mon prénom traversa la salle comme une gifle.
Tous les visages se tournèrent vers mon pilier.
Ma mère me repéra la première.
— Aurore ! Qu’est-ce que tu as encore fait ?
Je me levai lentement.
— Rien que tu puisses m’attribuer sans connaître les faits.
— Tu as choisi le jour de son mariage pour humilier ta sœur !
— Je n’ai choisi ni le jour ni le lieu de cette remise.
Mon père s’approcha, furieux.
— Tu aurais pu régler ça en privé.
— C’est exactement ce que j’ai essayé de faire pendant des mois, papa. Par l’intermédiaire de mon avocate.
Manon avait les yeux brillants.
— Tu ne supportes pas que je sois heureuse, c’est ça ? Tu as divorcé de lui et maintenant tu veux me le reprendre ?
Je la regardai longuement.