Pendant des années, j’avais espéré qu’un jour elle comprendrait la différence entre lui prendre quelque chose et cesser de lui céder tout ce qu’elle désirait.
— Je ne veux pas reprendre Bastien, dis-je. Je ne le veux plus dans ma vie comme mari. Mais je ne peux pas prétendre que les questions financières ont disparu simplement parce que tu portes une robe blanche.
Elle ouvrit la bouche, puis la referma.
Bastien, lui, ne regardait plus personne. Il lisait une nouvelle fois les documents, s’arrêtant sur une page dont le coin tremblait entre ses doigts.
Le commissaire de justice attendit que les formalités soient terminées, puis se retira sans ajouter un mot.
Le maire proposa de suspendre la cérémonie.
Manon se tourna vers Bastien.
— Tu m’avais dit que ton entreprise était en pleine expansion. Tu m’avais dit que le voyage était payé, que la maison était financée et que tu n’avais aucune dette importante.
— C’est le cas.
— Alors pourquoi as-tu cette tête ?
Il ne répondit pas.
Ce silence, cette fois, n’était pas le mien.
Manon retira son bouquet de devant sa robe et le posa sur une chaise.
— Je veux lire les documents.
— Tu n’as pas à t’en mêler.
— Je vais devenir ta femme !
— Justement. Tu dois me faire confiance.
Elle eut un rire bref, incrédule.
— C’est ce que tu disais à Aurore, n’est-ce pas ?
Je détournai les yeux.
Je n’avais pas envie de savourer cette scène. La douleur de mon divorce ne s’effaçait pas parce que ma sœur découvrait à son tour les contradictions de Bastien.
À cet instant, Lou quitta discrètement sa place près des alliances et vint vers moi.
Elle ne comprenait pas les comptes, les procédures ou les documents. Elle avait seulement compris que les adultes criaient et que sa mère se tenait seule derrière un pilier.
— Maman, on peut rentrer ?
Je m’agenouillai pour être à sa hauteur.
— Oui, mon cœur. On va rentrer.
Elle passa ses bras autour de mon cou.
— Est-ce que papa est méchant ?
Cette question me brisa davantage que tout ce qui venait de se produire.
— Ce n’est pas à toi de décider ça aujourd’hui, ma chérie. Les adultes doivent répondre de leurs actes. Toi, tu as le droit d’aimer ton papa et de m’aimer aussi. Tu n’as pas à choisir entre nous.
Je lui remis une mèche derrière l’oreille et pris sa main.
Derrière nous, la cérémonie ne reprenait toujours pas.
Je n’ai pas attendu de savoir si Manon allait épouser Bastien ce jour-là. Ce choix lui appartenait. Elle pouvait demander des explications, poursuivre la cérémonie ou décider de partir. Je ne voulais plus contrôler les décisions de ma sœur, même lorsque je pensais qu’elle faisait une erreur.
Dans les semaines qui suivirent, les vérifications financières continuèrent. Les documents remis à Bastien concernaient une procédure liée à des informations patrimoniales et à des opérations qui devaient encore être examinées. Ils ne constituaient pas, à eux seuls, une preuve définitive de fraude ni une condamnation.
Mon avocate m’expliqua que toute demande de révision des conséquences financières du divorce dépendrait des éléments établis et des voies juridiques applicables. Rien ne garantissait que je récupérerais une somme particulière, et je refusais désormais de bâtir mes espoirs sur des promesses.
Manon ne m’appela pas pendant trois semaines.
Puis, un soir, elle sonna à ma porte.
Elle ne portait ni robe de créateur ni bijoux étincelants. Elle avait l’air épuisé.
— Je ne sais plus quoi croire, dit-elle.
Je la laissai entrer.
Elle m’expliqua que le mariage avait été reporté. Bastien lui avait assuré que les documents ne représentaient qu’un conflit avec son ex-femme, mais certaines réponses qu’elle avait obtenues en lui posant des questions ne correspondaient pas aux informations qu’il lui avait données auparavant.
Elle ne savait pas encore si elle mettrait fin à leur relation.
Je ne lui ai pas dit que je l’avais prévenue. Je ne lui ai pas demandé de choisir mon camp.
Je lui ai simplement conseillé de consulter un professionnel indépendant avant de signer quoi que ce soit ou de s’engager financièrement.
— Tu me détestes ? m’a-t-elle demandé.
J’ai regardé cette petite sœur avec laquelle j’avais grandi, celle qui m’avait souvent laissée porter seule les conséquences de ses choix.
— Non, Manon. Mais je ne vais plus me sacrifier pour que tu puisses croire que tout va bien.
Elle a baissé la tête.
Pour la première fois, elle n’a pas essayé de me faire changer d’avis.
Quant à mes parents, ils ont mis plus longtemps à comprendre. Ils continuaient à penser que j’aurais pu éviter le malaise en gardant le silence. Je leur ai répondu que je n’avais pas choisi les circonstances de la procédure et que préserver les apparences ne pouvait pas être ma seule obligation.